Des sifflements aux claquements : l’étonnante diversité sonore des reptiles

Longtemps perçus comme des animaux silencieux et secrets, les reptiles déploient en réalité un répertoire sonore d’une richesse insoupçonnée. Des gharials qui produisent des « pops » sous-marins aux geckos qui modulent leurs appels comme des chanteurs, en passant par les tortues qui communiquent depuis l’intérieur de l’œuf, les scientifiques découvrent que serpents, lézards, tortues et crocodiliens sont bien plus loquaces qu’on ne l’imaginait.

Pendant des décennies, la recherche sur la communication des reptiles a privilégié les signaux visuels, tactiles et chimiques. Mais une vague récente d’études, synthétisée dans une revue publiée par le Annual Review of Ecology, Evolution, and Systematics en 2025, révèle que la communication acoustique joue un rôle bien plus important qu’on ne le pensait dans la vie sociale de ces animaux. Les reptiles produisent des sons pour séduire, pour défendre leur territoire, pour prévenir leurs congénères d’un danger ou pour guider leurs petits hors du nid.

Les gharials et leurs « pops » identitaires

Dans les eaux sablonneuses du fleuve Chambal, dans le nord de l’Inde, les gharials, ces grands crocodiliens au long museau effilé, ont développé une forme de communication acoustique aussi étonnante qu’originale. Lorsqu’un mâle croise un intrus, le silence est soudainement brisé par une série de « pops » explosifs, comparables au bruit d’un bouchon de champagne qui saute. Ces sons sont produits lorsque l’animal remplit sa cavité nasale d’eau puis expire rapidement, propulsant le liquide à travers une excroissance bulbeuse à l’extrémité de son museau, appelée « ghara » (qui signifie « pot de terre » en hindi).

Les travaux du biologiste Jeffrey Lang et de Jailabdeen A, au sein du Gharial Ecology Project au Madras Crocodile Bank Trust en Inde, ont montré que chaque mâle possède un motif de pops unique, une sorte de signature sonore individuelle. Sous l’eau, les gharials émettent d’abord des vibrations subaudibles, suivies d’un pop explosif unique ou d’une série de pops en succession rapide. Ces motifs varient selon le contexte social : certains servent à alerter d’une perturbation, d’autres à patrouiller sur un territoire. Un mâle pouvait produire un pop de 22 millisecondes pour les alertes, mais un pop plus long de 35 millisecondes pour le patrouillage. Les mâles utilisent également ces pops face à un rival potentiel ou comme appel de cour. Et surtout, chaque motif est propre à chaque individu, ce qui pourrait permettre aux femelles d’identifier les meilleurs pères, les gharials mâles étant des parents particulièrement attentionnés qui protègent leurs petits dans l’eau.

Les geckos, musiciens flexibles

Parmi les lézards, les geckos sont de loin les plus bavards. Le tokay gecko (Gekko gecko), avec son appel puissant précédé d’une série de petits gloussements, vocalise pour trouver un partenaire ou défendre son territoire. Henrik Brumm, biologiste comportemental à l’Institut Max Planck d’intelligence biologique en Allemagne, s’est intéressé à la flexibilité de ces appels. Il a découvert que, contrairement à ce que l’on pensait, les geckos sont capables d’ajuster leurs vocalisations en fonction du bruit ambiant, un phénomène connu sous le nom d’effet Lombard chez les humains et certains mammifères.

Mais les geckos ne se contentent pas d’augmenter le volume. Lorsque Brumm et son équipe ont diffusé du bruit blanc aux geckos en laboratoire, les animaux ont modifié la structure même de leur appel : ils ont réduit le nombre de petits gloussements et allongé les syllabes « geck-o », rendant leur chant plus audible. « C’était complètement inattendu, confie Brumm. Cela montre une flexibilité dans la communication des reptiles que personne n’aurait cru possible. » Ces résultats suggèrent que les appels des geckos sont plus complexes et plus proches des mécanismes sophistiqués observés chez les oiseaux et les mammifères qu’on ne l’imaginait.

Des tortues qui parlent depuis l’œuf

Les tortues aussi ont leur mot à dire. Ces dernières années, les travaux de Gabriel Jorgewich-Cohen ont révélé que de nombreuses tortues produisent des clics et des gazouillis dès l’intérieur de l’œuf. Ce babillage permettrait de synchroniser l’éclosion entre les frères et sœurs d’une même ponte, un avantage crucial pour creuser ensemble hors du nid souterrain. Comme les bébés tortues ont de nombreux frères et sœurs, le risque d’être repéré par un prédateur est plus faible, ce qui rend la communication vocale moins risquée. Des études ont montré que le répertoire acoustique de certaines tortues évolue au cours de leur développement, avec des changements potentiellement liés à leur habitat et à leur mode de vie.

Chez les crocodiliens, les bébés produisent également des sons depuis l’œuf, des vocalisations qui aident à synchroniser l’éclosion et à appeler leur mère pour qu’elle les aide à sortir de leur coquille et à quitter le nid. Ce comportement, connu depuis longtemps chez les crocodiles, est en fait partagé par bien plus d’espèces qu’on ne le croyait.

Le langage de la peur chez les iguanes

L’iguane chilien des arbres, également connu sous le nom de lézard pleureur, possède une capacité remarquable : moduler ses cris de détresse en fonction du niveau de menace. Lorsqu’il est stressé par un prédateur, il émet de simples couinements. Mais si le danger est plus pressant, l’iguane produit des appels plus complexes, dont la fréquence et la hauteur varient, résultat des cordes vocales qui vibrent de manière désynchronisée. Ces appels complexes inspirent une peur bien plus grande chez les lézards à proximité : ils restent immobiles plus longtemps avant de s’enfuir et mettent plus de temps à s’échapper. Une étude récente a montré que l’audition de ces cris de détresse, combinée à la vision d’un congénère se faisant dévorer par un serpent, déclenche une réponse de peur prolongée.

Des serpents qui sifflent avec honnêteté

Les serpents, eux aussi, utilisent des signaux acoustiques bien plus élaborés qu’un simple sifflement. Une étude publiée dans les Proceedings of the Royal Society B en avril 2026 s’est penchée sur le sifflement de la vipère cornue (Vipera ammodytes). Les chercheurs ont découvert que le sifflement n’est pas un simple réflexe : sa durée et son intensité augmentent avec le niveau de menace, et ses caractéristiques sont corrélées au nombre de morsures que le serpent est prêt à infliger. En d’autres termes, le sifflement est un signal honnête de la capacité défensive du serpent. Les mâles se montrent plus enclins que les femelles à adopter des comportements défensifs, et la personnalité de chaque individu influence également sa propension à siffler ou à mordre.

Un champ de recherche encore balbutiant

Un autre reptile fascinant, le tuatara de Nouvelle-Zélande (Sphenodon punctatus), mérite également une mention. Ce « fossile vivant », seul représentant de son ordre, produit des vocalisations qui ont été enregistrées par Gabriel Jorgewich-Cohen. Les tuataras émettent des cris rauques et gutturaux lors des interactions sociales, ajoutant une voix supplémentaire à la symphonie reptilienne. Le fait que les quatre grandes lignées de reptiles non aviens, crocodiliens, squamates, tortues et tuataras, possèdent toutes des capacités vocales suggère que la communication acoustique est une caractéristique bien plus ancienne et répandue qu’on ne le croyait.

Malgré ces découvertes fascinantes, les scientifiques estiment que le domaine n’en est qu’à ses débuts. « Il existe des centaines d’espèces de reptiles, et la plupart d’entre elles ne sont pas étudiées du tout », rappelle Henrik Brumm. « L’un des défis avec les reptiles, c’est qu’ils font quelque chose d’intéressant, puis ils restent assis pendant des heures et des heures sans rien faire », ajoute Sean Doody, biologiste de la conservation à l’Université de Floride du Sud et coauteur de la synthèse de 2025. « Pour ces animaux, il faut une patience immense. »

Les reptiles, longtemps considérés comme des créatures secrètes et asociales, pourraient bien avoir beaucoup plus à nous dire que nous ne l’avons imaginé. Chaque pop, chaque gloussement, chaque sifflement ouvre une fenêtre sur un monde de communication riche et complexe, où la science découvre progressivement que la conscience et l’expression ne sont pas l’apanage des seuls mammifères et oiseaux. La nature, dans son infinie diversité, trouve toujours des moyens de dialoguer.


Sources

  • Subrahmanyam, R. (2026). Cackle! Pop! Roar! Reptiles have a lot to say. Knowable Magazine.
  • Doody, J.S., Jorgewich-Cohen, G. et al. (2025). The Diversity and Evolution of Vocal Communication in Nonavian Reptiles. Annual Review of Ecology, Evolution, and Systematics.
  • Brumm, H. et al. (2026). Mini-breaths and vocal-fry-like laryngeal register alleviate respiratory constraints on tokay gecko mating vocalizations. Proceedings of the Royal Society B.
  • Lang, J. et Jailabdeen, A. Gharial Ecology Project, Madras Crocodile Bank Trust. Étude sur les pops des gharials du fleuve Chambal.
  • Jorgewich-Cohen, G. et al. (2022-2025). Études sur la communication acoustique des tortues et des tuataras.
  • Reber, S.A. et al. (2017). Étude sur les vocalisations des crocodiliens et des alligators.
  • Quantitative honesty in snakes: acoustic warning is influenced by sex, personality and correlates with bite risk in the nose-horned viper. (2026). Proceedings of the Royal Society B.
  • Vocalization by extant nonavian reptiles: une synthèse des connaissances. The Anatomical Record.
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