Imagine un champ de panneaux solaires. Tu vois probablement des rangées de verre bleu-noir, du métal, du gravier, un silence de parking. Maintenant, imagine la même scène avec des coquelicots qui ondulent entre les rangées, des haies vivantes en bordure, des papillons qui virevoltent au-dessus des modules et des alouettes qui chantent à tue-tête. Cette seconde image n est pas un rêve : c est la réalité que le nouveau label Wild Power entend généraliser outre-Manche.

Car oui, les fermes solaires peuvent devenir de véritables sanctuaires pour la biodiversité. Une prise de conscience qui tombe à point nommé, alors que le Royaume-Uni s apprête à presque doubler sa capacité solaire d ici 2030, avec un passage de 23,2 gigawatts actuels à 45-47 gigawatts. Des centaines de nouveaux sites vont sortir de terre, et la question de leur impact sur la faune et la flore devient cruciale.

Un label pour réconcilier énergie et vivant

Wild Power est né en 2022 après que son cofondateur, James Atkins, a eu un déclic lors d un voyage dans le nord de l Espagne. Devant lui, une centrale solaire nichée dans une colline, avec des animaux qui paissaient entre les panneaux et des insectes qui butinaient les fleurs sauvages. “Cela lui a soudainement semblé évident, raconte Joe Arafa, directeur de Wild Power. C était le genre d électricité qu il avait envie d acheter. Ce n était pas seulement renouvelable : le terrain qui générait cette énergie était aussi un havre pour la nature.”

L équipe a d abord envisagé de développer ses propres fermes solaires écologiques, avant de changer de cap après avoir consulté des écologues. Elle a finalement créé un référentiel gratuit qui permet aux exploitants de mesurer, améliorer et certifier leur impact sur la biodiversité. Joe Arafa le décrit comme “un peu comme un label Fair Trade, mais pour l énergie propre”.

Le fonctionnement est simple : une grille d évaluation prend en compte les habitats, les espèces protégées, la connectivité écologique entre les sites, la gestion du site et le suivi dans le temps. Des mesures comme la création de corridors écologiques, la protection des espèces menacées et la lutte contre les plantes envahissantes permettent d accumuler des points. À partir de 70 points, l exploitation peut demander la certification, qui apporte une vérification indépendante des mesures mises en place. Jusqu à présent, seulement deux fermes solaires au Royaume-Uni ont décroché ce label exigeant.

Dunmow, la ferme solaire qui fait la différence

L un des premiers sites certifiés est Dunmow, une centrale de 10 mégawatts dans l Essex, dans le sud-est de l Angleterre. Elle a obtenu le sésame en septembre 2026, devenant ainsi le deuxième site du pays à recevoir cette certification. La ferme appartient à Thrive Renewables et TopCashback, réunis dans une coentreprise nommée Fair Play Clean Energy.

Ce qui frappe à Dunmow, c est l ampleur des transformations. Sous la conduite de l écologiste Guy Parker, du cabinet Wychwood Biodiversity, le site est passé d un champ agricole assez banal à un véritable hotspot de biodiversité. Des prairies riches en espèces ont été plantées, de nouvelles zones de fleurs sauvages semées, les haies négligées ont été restaurées, des nichoirs à oiseaux et à chauve-souris installés dans les arbres en bordure, et les zones de broussailles envahissantes ont été nettoyées pour favoriser les alouettes nicheuses.

“C est passé d un champ agricole assez quelconque, labouré par des tracteurs deux fois par an, à une prairie bien plus accueillante avec de très beaux éléments d habitat pour la faune”, explique Guy Parker. “Dans les années à venir, je m attends à une forte augmentation des invertébrés et des pollinisateurs parmi les fleurs et les herbes, ainsi qu à davantage d oiseaux et de mammifères venus de l extérieur pour s y nourrir.”

“Je traversais la zone des alouettes au début de l été et elle était pleine d aigremoine, une fleur jaune en épi comme de petits feux d artifice, se souvient-il. Il y avait des papillons qui volaient entre les fleurs et des fauvettes qui voletaient entre les buissons. C était un endroit très vivant, très spécial.”

Les chiffres donnent le vertige : alors que la loi anglaise exige un gain net de biodiversité d au moins 10% pour les nouvelles constructions (Environment Act 2021), Dunmow devrait atteindre 65% d augmentation des unités d habitat et 19% d amélioration pour les haies. Une progression qui sera suivie année après année par des relevés écologiques.

Les preuves scientifiques s accumulent

Dunmow n est pas un cas isolé. Une étude de l Université de Reading menée sur 15 parcs solaires en Angleterre a recensé près de 1400 pollinisateurs, dont 64% de papillons, 12% de syrphes, 12% de bourdons et 11% de papillons de nuit. Les chercheurs ont découvert que la richesse des fleurs sur le site était le facteur le plus déterminant pour attirer ces insectes, et que la densité des haies et des lisières boisées jouait un rôle clé.

Aux États-Unis, les travaux menés par le laboratoire national Argonne sur des fermes solaires du Minnesota montrent des résultats encore plus frappants. Après avoir planté des prairies de fleurs sauvages indigènes entre les panneaux, les chercheurs ont observé en moins de cinq ans un triplement de l abondance totale des insectes et une multiplication par vingt des populations d abeilles sauvages. Les abeilles butineuses venues de ces parcs solaires fréquentaient aussi les champs de soja voisins, améliorant la pollinisation des cultures agricoles.

Même tendance en Californie, où l Université de Californie à Davis a transformé une centrale solaire de 16 mégawatts en laboratoire d écologie grandeur nature sur un site semi-aride. Les parcelles restaurées avec des fleurs indigènes ont montré une richesse florale supérieure de 41% et une couverture végétale trois fois plus importante, entraînant une diversité de pollinisateurs jusqu à six fois plus élevée que sur les parcelles laissées à l abandon ou envahies par des mauvaises herbes.

En Angleterre toujours, des chercheurs ont modélisé l impact des parcs solaires sur les bourdons et découvert que les sites gérés comme des prairies fleuries hébergent deux fois plus de bourdons que ceux qui se contentent de bordures fleuries. Les grands parcs solaires allongés et riches en ressources sont les plus efficaces pour augmenter la densité de bourdons dans les paysages alentour, ce qui profite directement à la pollinisation des cultures voisines.

Les retombées ne se limitent pas à la faune volante. Une étude de modélisation menée dans le Midwest américain estime que la restauration de prairies indigènes sous les panneaux solaires pourrait tripler l offre en pollinisateurs, augmenter le stockage de carbone de 65% et améliorer la rétention d eau et la qualité des sols de 19 à 95% selon les indicateurs. De quoi transformer des champs agricoles intensifs en puits de carbone et en réservoirs de biodiversité.

Un modèle économique qui tient la route

Reste la question du coût. Selon Guy Parker, l écologiste qui a supervisé Dunmow, l investissement est dérisoire par rapport au budget total d un parc solaire. “Ajoutez quelques dizaines de milliers de livres et vous pouvez faire des choses vraiment spectaculaires pour la faune, assure-t-il. Pour les sites déjà en activité, sortez de cette routine de tonte, de pulvérisation et de réparation de clôture, et commencez à réfléchir au potentiel de chaque parcelle.”

Il recommande aux développeurs d intégrer ces mesures ambitieuses dès la phase de planification et de construction, quand le coût des aménagements naturels ne représente qu une infime fraction du budget total, souvent de plusieurs millions de livres.

Mieux encore, un sondage mené par Wild Power révèle que 50% des consommateurs d énergie renouvelable se disent prêts à payer un peu plus cher pour une électricité provenant d un site certifié pour sa haute qualité écologique. De quoi donner aux développeurs une incitation commerciale concrète à investir dans la nature, au-delà de la simple obligation réglementaire.

Un héritage pour les générations futures

La certification est un premier pas encourageant, mais le véritable test sera la durée. À Dunmow, des relevés écologiques annuels suivront l évolution des oiseaux nicheurs, des pollinisateurs et des espèces de prairies pour documenter comment les habitats se développent sur le temps long. Car la nature a besoin de temps pour reprendre ses droits.

Pour Louise Daniels, responsable des affaires extérieures de Thrive Renewables, l ambition dépasse la simple production d électricité propre. “Nous remplissons notre mission en faisant en sorte que tout le monde en bénéficie, dit-elle. Les personnes, mais aussi la nature. Nous avons un intérêt à long terme sur ces sites, et nous voulons les voir s épanouir. Nous voulons laisser un héritage qui contribue à notre campagne.”

En France aussi, le potentiel est immense. Alors que le pays accélère le déploiement du solaire au sol avec l obligation de revégétaliser les surfaces, des initiatives similaires pourraient voir le jour sur notre territoire. Des associations comme Solaire et Biodiversité travaillent déjà sur des référentiels comparables, et la multiplication des expériences positives à l étranger donne des arguments solides pour généraliser ces pratiques.

L idée que la technologie et la nature puissent coexister, voire collaborer, est profondément réconfortante. Pendant trop longtemps, on a opposé progrès technique et protection du vivant. Les fermes solaires certifiées Wild Power démontrent qu il est possible de produire de l énergie tout en offrant un refuge à la faune sauvage. Chaque kilowattheure devient alors un acte de soin envers le monde vivant. Et ça, c est une énergie qui mérite vraiment d être célébrée.


Sources

  • Positive News. “The new certification scheme helping solar farms become havens for wildlife.” Positive News UK, 2026.
  • Blaydes, L. et al. “On-site floral resources and surrounding landscape characteristics impact pollinator biodiversity at solar parks.” University of Reading / Journal of Applied Ecology, 2024.
  • Argonne National Laboratory. “If you build it, they will come: How habitat-friendly solar energy can synergize with biodiversity.” IOPscience / Environmental Research Letters, 2022-2026.
  • University of California Davis. “Enhanced bloom and pollinator diversity from native prairie restoration at a photovoltaic solar park.” Journal of Environmental Management, 2026.
  • US Department of Energy. “The Economic, Environmental, and Performance Impacts of Co-locating Pollinator Habitat at Large Scale Solar Facilities.” PHASE Project Technical Report, 2024.
  • Springer Nature. “Ecovoltaic wild bee pollinator habitat may be a key to habitat connectivity and pollination services in solar-agricultural landscapes.” Energy, Ecology and Environment, 2026.
  • IOPscience. “Solar park management and design to boost bumble bee populations.” Environmental Research Letters, 2022.

S’abonner
Notification pour
guest

0 Commentaires