Elle court sur le sable blanc, un petit morceau de plastique bleu entre les doigts. Julyana Biciw, élève au collège Laura Boula de Lifou, ne ramasse pas un déchet : elle cueille la matière première de son prochain collier. Autour d’elle, ses camarades fouillent la laisse de mer à la recherche de fragments colorés, de morceaux de filets, de tout ce que l’océan a rejeté sur la plage de Châteaubriand. Dans leurs mains, ces rebuts deviendront bien plus que des objets : des œuvres.
Bienvenue sur l’île de Lifou, la plus grande des îles Loyauté, en Nouvelle-Calédonie. Ici, dans le cadre d’un projet porté par l’Unité localisée pour l’inclusion scolaire (ULIS) du collège, des élèves aux profils variés ont entrepris une démarche aussi belle qu’ambitieuse : donner une seconde vie aux déchets par l’art.

UNE ARTISTE AU CŒUR DU PROJET
À l’origine de cette aventure, une femme passionnée : Béatrice Kamalanga. Artiste et documentaliste au sein de l’établissement, elle a ouvert son atelier aux élèves et leur a proposé un défi simple en apparence : que deviennent les objets que nous jetons ? Mais derrière cette question se cache une invitation bien plus profonde à regarder le monde autrement.
Chaque semaine, Béatrice reçoit les jeunes dans son antre créatif. Là, une exposition permanente autour du voyage accueille les visiteurs, les plonge dans un univers où les matières se transforment, où les couleurs racontent des histoires. C’est dans cet espace que les élèves puisent leur inspiration. L’artiste les guide, leur montre des techniques, mais surtout, elle les laisse libres. Libres d’explorer, d’expérimenter, de se tromper et de recommencer.
« Ce qui compte, ce n’est pas le résultat final, mais le chemin parcouru ensemble », confie-t-elle. Une philosophie qui résonne d’autant plus fort quand on connaît le parcours de ces jeunes.
DES ÉLÈVES AUX PROFILS VARIÉS
Les collégiens qui participent à ce projet sont scolarisés en ULIS, un dispositif qui accueille des élèves présentant des troubles du neurodéveloppement, une déficience intellectuelle, ou encore un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Dans une société qui valorise souvent la performance et la rapidité, ce projet artistique leur offre un espace où d’autres qualités peuvent s’épanouir.
Travailler la matière, assembler des fragments, créer des formes : ces gestes simples sont autant d’occasions de développer la motricité manuelle. Mais au-delà de l’aspect technique, c’est tout l’être qui se mobilise. L’attention se pose, le regard s’aiguise, la patience s’installe. Les élèves apprennent à canaliser leur énergie, à collaborer, à s’entraider.
« Créer avec Béatrice leur permet d’entraîner leur motricité manuelle, des moments où les enfants n’ont pour seule occupation que leur imagination et l’entraide », rapportent les enseignants qui accompagnent le groupe.
L’atelier devient un lieu où les différences s’effacent pour laisser place à l’expression individuelle. Chaque élève apporte sa sensibilité, sa façon unique de voir le monde. Et c’est dans cette diversité que naît la richesse des créations.
DU DÉCHET À L’ŒUVRE
Le processus créatif commence par une collecte. Chaque semaine, les élèves se rendent à la baie de Châteaubriand, plage emblématique de Luecila, reconnaissable à son sable blanc et son eau cristalline. Le contraste est saisissant : ce cadre paradisiaque est aussi le réceptacle des déchets que les courants ont apportés.
Les jeunes artistes en herbe arpentent le rivage, le regard attentif. Ils repèrent les morceaux de plastique colorés, les fragments de vieux objets, les fibres végétales échouées. Chaque trouvaille est examinée, évaluée, imaginée. Que pourrait devenir ce bout de filet de pêche ? Et ce morceau de jouet cassé ?
De retour au collège, commence le vrai travail. Les élèves trient leurs récoltes, les nettoient, les étudient. Puis vient le temps de la création. Avec l’aide de Béatrice, ils façonnent bijoux, mobiles, objets de décoration. Les matières se marient, les couleurs se répondent. Julyana, par exemple, a choisi de réaliser un collier avec des fragments de plastique provenant de vieux ventilateurs. Une manière de transformer un objet ordinaire et destiné à la décharge en parure singulière.
Les créations révèlent une inventivité surprenante. Les bracelets aux couleurs vives, les suspensions aériennes, les petits personnages naissent de l’imagination des jeunes et de leur habileté naissante. Chaque pièce est unique, porteuse de l’histoire de celui ou celle qui l’a fabriquée.
UNE INITIATIVE QUI PARLE À TOUS
Ce projet ne passe pas inaperçu sur l’île. Hnawia Peteisi, la personne chargée de l’entretien de la baie de Châteaubriand, suit le travail des élèves avec une émotion palpable. « C’est une bénédiction que les enfants nous montrent. Comme quoi, les déchets, on peut leur donner encore une vie », confie-t-elle.
Ces mots résonnent particulièrement dans le contexte calédonien. La Nouvelle-Calédonie, comme de nombreux territoires insulaires du Pacifique, fait face à un défi majeur en matière de gestion des déchets. L’éloignement des centres de traitement, le coût du transport, les infrastructures limitées : autant de contraintes qui rendent le recyclage complexe. Chaque année, des tonnes de plastique s’accumulent sur les plages, menaçant la biodiversité marine et la beauté des paysages.
Des initiatives de nettoyage voient régulièrement le jour, comme celles menées par l’association Caledoclean, déjà présente à Lifou, ou par le navire Plastic Odyssey qui a fait escale sur l’île en 2023, collectant plus de 550 kilos de déchets en une matinée avec l’aide des habitants. Mais le projet du collège Laura Boula va plus loin : il ne s’agit pas seulement de nettoyer, mais de transformer le regard que l’on porte sur ces déchets.
En faisant des rebuts une matière première créative, les élèves nous enseignent que rien n’est définitivement perdu. Ce qui a été jeté peut renaître sous une autre forme. Ce qui a été considéré comme un déchet peut devenir une source de beauté. Une leçon puissante dans un monde qui consomme et jette à un rythme effréné.

LE MARCHÉ DES PETITES ENTREPRISES
Le point d’orgue de ce projet aura lieu le 31 octobre, à l’occasion du marché des petites entreprises de Lifou. Ce jour-là, les jeunes créateurs deviendront de jeunes entrepreneurs. Ils présenteront leurs bijoux, mobiles et décorations au public de l’île, prêts à raconter l’histoire de chaque pièce.
Car chaque création porte en elle plusieurs récits. Celui du déchet qui a été sauvé de l’océan. Celui de l’élève qui l’a transformé. Celui de l’île qui prend conscience de la fragilité de son environnement. Et celui, plus universel, de notre capacité collective à réinventer notre rapport aux objets.
Ce marché représente bien plus qu’une simple vente. C’est la reconnaissance du travail accompli, la validation du chemin parcouru. Les élèves verront leurs créations choisies par des visiteurs, emportées dans des maisons, offertes à des proches. Leurs œuvres entameront une nouvelle vie, poursuivant ainsi le cycle de la seconde vie initié sur la plage.
APPRENDRE À PRENDRE SOIN
Au-delà de l’aspect artistique et écologique, ce projet porte une dimension humaine essentielle. En prenant soin des déchets, en les nettoyant, en les transformant, les élèves apprennent à prendre soin. D’eux-mêmes d’abord, en développant patience et concentration. Des autres ensuite, en créant des objets qui feront plaisir. De leur environnement enfin, en nettoyant les plages de leur île.
La conscience écologique ne se décrète pas : elle se vit, se touche, se pratique. En ramassant les déchets sur la plage de Châteaubriand, les élèves ne reçoivent pas une leçon théorique sur le recyclage : ils expérimentent concrètement les gestes qui préservent leur cadre de vie. En transformant ces déchets en bijoux, ils mesurent le potentiel caché de ce que d’autres ont abandonné. Ces apprentissages valent tous les discours.
L’initiative du collège Laura Boula s’inscrit dans une dynamique calédonienne plus large. Sur l’île de Lifou, d’autres actions voient le jour, comme les ateliers d’upcycling textile pour les couturières, ou les chantiers de sculpture sur bois pour l’insertion professionnelle des jeunes. Partout, l’idée fait son chemin : la seconde vie n’est pas un concept, c’est une pratique quotidienne.
ET SI NOUS EN INSPIRIONS ?
Ce qui se passe à Lifou dépasse largement les frontières de l’île. Dans un monde confronté à l’épuisement des ressources et à l’accumulation des déchets, ces élèves nous rappellent une évidence : rien n’est jamais vraiment terminé. Un objet peut toujours être transformé, réinventé, réanimé.
Leur démarche nous interroge aussi sur notre propre regard. Que considérons-nous comme un déchet dans nos vies ? Quels objets, quelles idées, quelles relations jetons-nous trop vite, sans imaginer qu’ils pourraient avoir une seconde vie ? Les élèves de Lifou n’ont pas seulement trouvé une façon de recycler le plastique : ils ont trouvé une façon de recycler notre regard.
Alors, la prochaine fois que tu croiseras un déchet sur une plage, un morceau de plastique coloré ou un objet cassé, peut-être penseras-tu à Julyana et à ses camarades. Peut-être verras-tu, toi aussi, la matière première d’une future création. Car c’est bien cela, l’art de la seconde vie : voir le potentiel là où d’autres ne voient que la fin.

Sources
- Clarisse Xowié Watué, Wahnazé Molé. « Long format. À Lifou, des élèves donnent une seconde vie aux déchets grâce à l’art ». Outre-mer La 1ère, 25 octobre 2026.
- Mission Plastic Odyssey en Nouvelle-Calédonie. « Nettoyage des plages des îles Loyauté ». Plastic Odyssey, 2023.
- Thibault de Caledoclean. « Caledoclean avec les élèves du GOD de Lifou ». Collège Laura Boula, novembre 2020.
- « À Lifou, des ateliers upcycling pour professionnaliser les couturières ». Outre-mer La 1ère, 2024.
- Oroffino, Michel (2019). Photographie « Naissance du Wetr », danse traditionnelle à Lifou. Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0, fichier Naissance du Wetr.jpg.
- Bahnfrend (2007). Photographie « Santal Bay, Lifou ». Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0, fichier Santal Bay, Lifou, 2007 (3).JPG.


