Quand Susana Afrifa Ankrah ouvre les yeux le matin, sa première rencontre est une forêt. Dans son village de la chaîne d’Atewa, au sud-est du Ghana, les arbres entourent sa maison, habillent les collines et semblent veiller sur la vallée. « Je vis sous les arbres, confie cette femme de 62 ans, mère, grand-mère et productrice de cacao. Le matin, je les vois, et je suis heureuse. » Son histoire tient en une image simple : au lieu de couper la forêt pour planter, on a appris à planter sous la forêt. Et ce petit renversement change tout, pour les sols, pour les familles et pour l’avenir d’un pays entier.

Une forêt qui donne tout

La chaîne d’Atewa abrite l’un des derniers joyaux de la forêt tropicale ouest-africaine. Ce fragment rescapé des immenses étendues boisées qui couvraient jadis la région est un royaume de vie : hiboux grands-ducs, gobe-mouches, coucous et grenouilles rares, antilopes, cerfs, singes colobes, et un cortège de papillons où brille le grand porte-queue, dont l’envergure est la plus large du monde. Pour Susana, cette forêt n’est pas un décor. C’est un allié de chaque instant. « Elle nous donne de l’air pur, explique-t-elle. Elle rafraîchit la terre. Elle aide les pluies à tomber. Et si les pluies tombent, les cultures vont bien, et tout le monde sait que tout ira bien. »

La forêt protège aussi les rivières, et les poissons s’y rassemblent en nombre. Elle est même une pharmacie : les guérisseurs du village y cueillent des remèdes contre le paludisme, le diabète et bien d’autres maux. Ce que Susana décrit avec ses mots à elle, l’écologie le confirme : un écosystème forestier en bonne santé régule l’eau, le climat local et la fertilité des sols. Mais l’important, ici, c’est que cette femme ne se contente pas de recevoir les dons de la forêt. Elle fait partie de ceux qui la protègent, au premier rang.

Quand les paysans deviennent les gardiens des arbres

Susana est vice-présidente du conseil de gestion de la zone d’intervention prioritaire d’Atewa, dans le cadre du Programme ghanéen cacao-forêt REDD+. Derrière ce sigle officiel se cache une idée précise : récompenser les communautés locales qui protègent leurs forêts, au lieu de les considérer comme une menace. Le programme est porté par la Commission forestière du Ghana et le Conseil du cacao, avec le financement international de REDD+ (Réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts), un mécanisme appuyé par l’ONU, qui circule via la Banque mondiale.

Le cacao est une richesse nationale pour le Ghana, et la principale source de revenus de nombreux agriculteurs. Pendant longtemps, la forêt a fait les frais de cette économie : quand une parcelle s’épuisait, on en défrichait une autre. Le programme propose la voie inverse : nourrir les sols pour produire davantage sur la même terre, et garder les arbres debout. Depuis le lancement du dispositif en 2019, Susana a suivi les formations avec l’enthousiasme d’une élève appliquée. « Je me suis dit : voilà une bonne initiative pour moi, je ne vais pas perdre mon temps, je m’engage. »

L’adieu à la culture sur brûlis

Le changement le plus visible tient en quelques mots : « Avant, on défrichait et on brûlait de grandes surfaces », admet Susana. Aujourd’hui, elle pratique ce qu’elle appelle l’agriculture circulaire. Les engrais organiques et le compostage remplacent le feu. Des semences hybrides spécialement sélectionnées poussent à l’ombre, sous la canopée. Car le cacaoyer, dans son état naturel, est une plante de sous-bois : il prospère sous un couvert d’arbres. « Mes plants se développent beaucoup mieux quand ils ne sont pas exposés en plein soleil », constate la productrice.

C’est le cœur de l’agroforesterie : associer les cultures et les arbres sur la même parcelle. Susana a planté de l’acajou d’Afrique entre ses rangs de cacao, ainsi que des manguiers, des avocatiers et des cocotiers. Résultat, elle en témoigne simplement : « Avant, ma ferme était nue, sans un seul arbre, et je brûlais les mauvaises herbes. Depuis que j’applique ce qu’on m’a enseigné, surtout le paillage, les jeunes plants poussent bien mieux. » Le paillis, cette couche de feuilles et de résidus qui couvre le sol, conserve l’humidité, nourrit la terre et limite l’érosion. Une technique millénaire remise au goût du jour par la science.

Le cacao cultivé à l’ombre peut offrir des rendements égaux, voire supérieurs, à ceux des plantations en plein soleil, tout en préservant la fertilité des sols et en réduisant les pertes d’eau. La preuve par la pratique : les sceptiques existent encore, mais les résultats parlent d’eux-mêmes sur les parcelles des pionniers.

Bien plus que du cacao

Le programme ne s’arrête pas aux fèves brunes. Il encourage la diversification, cette assurance-vie des agriculteurs qui cessent de dépendre d’une seule culture. Apiculture, élevage de porcs, de volailles, de chèvres, de moutons, et même d’escargots : tout un éventail d’activités « amies de la forêt ». Côté potager, Susana énumère avec gourmandise : poivrons, papayes, plantains, manioc, oignons, choux, gingembre. « Nous avons toutes sortes de cultures et toutes sortes de paysans », résume-t-elle.

Les effets se mesurent au porte-monnaie. Outils, pulvérisateurs, bottes et sacs à dos sont fournis aux participants, avec des conseils pour valoriser au mieux leurs revenus. Quand on demande à Susana de chiffrer le progrès, elle marque une pause, calcule, puis éclate de rire : « Environ 80 pour cent ! » Cette hausse substantielle lui a permis de créer une crèche de jour et une boulangerie, qui emploient aujourd’hui dix-sept personnes. Une ferme devenue un petit quartier d’activités, au bénéfice de tout le village.

La confiance plutôt que la méfiance

Ces mécanismes de financement climatique ne font pas l’unanimité, et il faut le dire : certains projets carbone ont mal vieilli. Dua Zehra, qui dirige le programme Forêts florissantes de l’association caritative Ashden, évoque le cas du dispositif de Kariba, au Zimbabwe, « parti dans le mur parce qu’il a ignoré les droits des communautés ». La bonne nouvelle, c’est que le secteur apprend. Les règles se durcissent, la consultation devient réelle, et le consentement préalable, libre et éclairé des populations devient la norme.

Les preuves s’accumulent : placer les communautés au cœur de la protection des forêts donne les meilleurs résultats, même sans mécanisme de financement. « Ces gens dépendent de la terre pour vivre, et ils y sont depuis des générations. Ils savent ce qu’il faut faire », insiste Dua Zehra. Susana le confirme en citant la méthode du programme : « Ils nous impliquent dans tout ce qu’ils font. » Une phrase simple qui dit l’essentiel : personne ne protégera durablement une forêt contre ceux qui y vivent ; avec eux, en revanche, tout devient possible.

Des nuages au-dessus des cimes

Ne faisons pas de ce récit un conte trop lisse. La déforestation semble freinée à Atewa, mais une étude de la Banque mondiale montre qu’elle se poursuit ailleurs dans le pays, à cause d’exploitations forestières et minières souvent illégales. Des chercheurs d’or s’aventurent même dans la réserve, et un gigantesque projet de bauxite pourrait menacer l’équilibre conquis de haute lutte. L’agroforesterie n’est pas une baguette magique ; c’est un chemin, qu’il faut continuer de baliser chaque jour.

Mais quand on demande à Susana ce qu’elle voit pour sa famille, son optimisme est lumineux. Elle a seize petits-enfants, et beaucoup viennent l’aider auprès des cacaoyers après l’école. « Ma fille est directrice d’école, et même elle vient donner un coup de main à la ferme », sourit-elle. Elle voit désormais un avenir dans le cacao, et elle est convaincue qu’au moins certains de ses petits-enfants reprendront la terre, plutôt que de partir chercher du travail en ville.

Un héritage qui pousse sous les branches

« Mon peuple aime cultiver, affirme Susana. Nous nous excitons quand nous avons la chance d’apprendre quelque chose de nouveau. Et ici, les jeunes se mettent à l’agriculture, parce qu’ils voient que c’est rentable. » Voilà peut-être la plus belle récolte du programme : avoir rendu à l’agriculture sa dignité et son avenir aux yeux de ceux qui la pratiquent.

À la toute fin de l’entretien, on demande à Susana ce qu’elle voit depuis le seuil de sa maison. Sa réponse tombe, simple et définitive : « Des arbres. Je vis sous les arbres, là, dans ma cour. Et je me réveille le matin, je les vois, et je suis heureuse. » Dans un monde qui oppose si souvent l’homme à la nature, cette femme du Ghana dessine une autre partition : celle d’une alliance. Cultiver l’avenir sous les arbres, ce n’est pas un slogan. C’est une pratique, une fierté, et une promesse qui germe, parcelle après parcelle, au cœur de la forêt.


Sources

  • Martin Wright, « The farmer growing a future under Ghana’s trees », Positive News
  • World Resources Institute, « Farmers Restore Ghana’s Cocoa Belt »
  • Tropenbos International, « Linking cocoa agroforestry to restoration and climate finance in Ghana »

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