Une cantine scolaire à Singapour, des paillettes au Chili, des éponges au Costa Rica, des gants médicaux en Turquie. Partout sur la planète, des adolescents de quinze et seize ans conçoivent des solutions pour défaire, une à une, les pièces de notre addiction au plastique. Leur arme secrète : un défi mondial nommé Unplastify.

Cette génération n’a pas choisi d’hériter d’un monde saturé de plastique, elle a décidé de ne pas s’y résigner. Là où d’autres attendent des lois ou des promesses, elle imagine, teste et expérimente, avec une méthode nouvelle qui fait confiance à l’intelligence des jeunes plutôt qu’à leur seule bonne volonté. Il ne s’agit pas de les sensibiliser, il s’agit de les laisser agir, et les résultats surprennent parfois les adultes eux-mêmes.

De la cantine de Singapour au premier prix mondial

Tout commence par un constat banal, celui que chacun peut observer dans n’importe quelle cantine du monde. Dans un lycée de Singapour, des élèves regardent autour d’eux et voient un problème que toute la planète partage : le polystyrène expansé et les plastiques à usage unique sont partout. Le chiffre qu’ils découvrent donne le vertige, les deux mille élèves de leur établissement utilisent pas moins de soixante-douze mille morceaux de polystyrène et d’autres plastiques chaque année.

Plutôt que de hausser les épaules, ces lycéens rejoignent l’Unplastify Challenge, un mouvement mondial lancé par l’entreprise sociale latino-américaine Unplastify et financé par la National Geographic Society, avec une ambition claire : encourager la protection de l’environnement par l’action concrète.

Ce qui rend le programme unique, c’est son public, sa conception et son ampleur. Des adolescents, généralement âgés de quinze à seize ans, conçoivent et mettent en œuvre des solutions pour déplastifier leurs écoles, leurs quartiers, leurs maisons. À Singapour, les élèves ont choisi de faire campagne pour des boîtes repas réutilisables, une idée qui leur a valu la première place de l’Unplastify Challenge 2026, la douzième édition de l’événement.

Des centaines d’écoles, vingt-cinq pays

Depuis ses débuts il y a huit ans, Unplastify a accompagné plus de trois mille étudiants dans quatre cents écoles réparties dans vingt-cinq pays, principalement en Amérique latine, mais aussi en Afrique, en Asie, en Amérique du Nord et en Europe. Ensemble, ces jeunes ont imaginé plus de mille stratégies, qui ont permis d’éviter environ soixante-douze tonnes de plastique.

Les exemples fleurissent sur tous les continents. Au Chili, des étudiants ont conçu une alternative biodégradable aux paillettes plastiques, évitant ainsi quatre kilos de plastique en une seule année. Au Costa Rica, d’autres ont remplacé les éponges en plastique par des éponges naturelles en luffa. En Turquie, des adolescents ont cherché des alternatives biodégradables aux équipements médicaux comme les gants, puis ont étendu leur travail aux cliniques de santé. Au Brésil, des jeunes ont collaboré avec le fournisseur d’uniformes de leur école pour éliminer le polyester, cette fibre issue du pétrole. En Colombie enfin, des élèves ont convaincu des épiciers et des bouchers de remplacer le film plastique par des feuilles de bananier.

Un apprentissage par l’action

Loin d’une simple sensibilisation, Unplastify donne aux adolescents les connaissances nécessaires pour agir réellement, grâce à un apprentissage par projets et par l’action concrète. L’organisation propose des modules de formation en ligne qui aident les jeunes à identifier un problème, mais ce sont les étudiants eux-mêmes qui décident du sujet qu’ils veulent traiter et qui imaginent des solutions réalisables. Les enseignants les accompagnent pour transformer les idées en actions.

Au fil du parcours, les adolescents apprennent à faire des recherches, à préparer et à présenter un exposé, à organiser des équipes, à construire une identité visuelle et à créer du contenu pour les réseaux sociaux. Ils apprennent la gestion de projet avec l’excuse de déplastifier, résume avec un sourire Augustina Besada, cofondatrice d’Unplastify, que tout le monde appelle Tati.

Ce qui frappe dans cette pédagogie, c’est qu’elle inverse le rapport habituel au savoir. Les jeunes ne reçoivent pas une leçon toute faite sur le tri des déchets, ils deviennent les porteurs d’un projet dont ils sont les premiers responsables. Ils découvrent qu’une idée, même modeste, peut traverser les frontières et rencontrer d’autres idées venues d’autres continents. Cette circulation de l’enthousiasme est peut-être le secret du programme : chaque école inspire la suivante, chaque pays nourrit les autres.

Le constat sans appel de Tati Besada

C’est à Brooklyn que Tati Besada a d’abord mesuré l’ampleur du problème. De 2016 à 2017, elle dirigeait Sure We Can, une association communautaire de recyclage. Son expérience l’a menée à une conclusion radicale : le recyclage ne fonctionne pas. Compte tenu de la difficulté, de l’intensité du travail, du coût et de l’impossibilité de passer à l’échelle, il ne résout pas le problème. Moins de dix pour cent du plastique mondial est recyclé, rappelle-t-elle.

Tous ces matériaux finissent quelque part, surtout dans l’océan, explique-t-elle depuis l’espace de travail partagé d’Unplastify à Buenos Aires. Elle en a vu les conséquences de ses propres yeux. En 2018, elle a traversé l’Atlantique à la voile, de New York à Gibraltar, pendant six mois, en prélevant des échantillons d’eau au fil du voyage. Les résultats étaient accablants : même dans les coins les plus reculés, chaque échantillon contenait du plastique.

La réponse, a-t-elle conclu, consiste à s’attaquer au problème en amont, à la source. Avec l’architecte Rocío González, elle fonde Unplastify la même année, avec pour mission de trouver des solutions aux côtés de la génération qui porte le poids de la crise du plastique : les jeunes.

Un problème de design autant que d’écologie

Le constat est chiffré. Sans action, la production mondiale de plastique devrait plus que doubler, passant de cent trente millions à deux cent quatre-vingts millions de tonnes métriques dans les quinze prochaines années, selon une étude de The Pew Charitable Trusts. Designer industriel de formation, Tati Besada considère la pollution plastique comme un problème de conception. Il faut regarder l’ensemble du tableau et voir où l’on peut intervenir pour changer la dynamique du système, dit-elle.

Les chiffres des défis déjà organisés dessinent une carte précise de la créativité adolescente. Quarante-trois pour cent des participants se sont concentrés sur des matériaux ou des produits alternatifs, comme les paillettes biodégradables, la cire d’abeille plutôt que le film plastique ou des coques de téléphone sans plastique. Trente-huit pour cent ont mené des campagnes de sensibilisation, qui peuvent inclure l’organisation de nettoyages de plages. Quatorze pour cent ont imaginé des projets entrepreneuriaux, comme ce groupe chilien qui a travaillé avec des commerces locaux pour vendre l’huile d’olive en vrac plutôt qu’en petits contenants. Ils ont trouvé un fournisseur, conçu un grand réservoir et un très beau distributeur, et se sont lancés dans différents magasins, jusqu’à créer une véritable activité, raconte Besada. Cinq pour cent enfin se sont engagés sur des aspects politiques, en travaillant par exemple à l’installation de fontaines à eau pour remplacer les bouteilles à usage unique.

Ce que ces chiffres racontent, c’est une génération qui refuse de choisir entre l’idéal et le concret. Les projets les plus ambitieux côtoient les gestes les plus simples, et tous comptent. Une paillette biodégradable, une éponge naturelle, une feuille de bananier autour d’une tomate, ce sont autant de minuscules brèches dans un système qui semblait intouchable. Les adolescents ne refont pas le monde en un jour, mais ils en démontent méthodiquement les automatismes, un objet à la fois.

Apprendre à convaincre, pas seulement à remplacer

Tati Besada reconnaît que la majorité des jeunes ne connaissent pas le problème du plastique au départ, ou ne s’en soucient pas. Ce qui les engage, c’est le processus de ce qu’ils peuvent faire, dit-elle. Ils échangent avec d’autres étudiants, d’autres écoles, d’autres pays, d’autres cultures, d’autres langues. Le prix de l’Unplastify Challenge ne récompense pas seulement l’impact, la communication et la créativité, mais aussi la collaboration.

C’est pourquoi Besada résiste quand les étudiants proposent d’abord une substitution évidente. Ils disaient souvent : remplaçons les gobelets en plastique par des gobelets en papier. Et moi je répondais : ce n’est pas une solution, c’est un autre produit jetable. À la place, les étudiants doivent se poser une question plus difficile : comment amener toute une classe, toute une école, tout un quartier à accepter des alternatives ?

Cela peut signifier concevoir des contenants réutilisables, convaincre le responsable de la cantine, trouver des fournisseurs ou présenter un budget à l’administration de l’établissement. Il faut argumenter, dit Besada, et se préparer à cette réunion. Certains étudiants, après avoir relevé le défi, y ont découvert une vocation ; plusieurs ont choisi d’étudier les sciences politiques ou les sciences de l’environnement pour poursuivre leur combat pour un avenir sans plastique.

Des aéroports aux traités internationaux

Tati Besada en est convaincue : le problème ne peut pas être résolu uniquement à l’échelle individuelle. Unplastify travaille aussi avec les entreprises et les gouvernements, en soutenant des réglementations aux niveaux municipal et national, notamment les négociations autour du Traité des Nations unies sur le plastique, cet effort international pour mettre fin à la pollution plastique.

L’exemple argentin est parlant. Le plus grand opérateur aéroportuaire du pays, qui gère vingt-quatre aéroports, a échangé avec soixante-quinze parties prenantes, commerces, compagnies aériennes, salons, restaurateurs. En trois ans, il a réduit son empreinte plastique de vingt-huit pour cent. Besada utilise avec les entreprises la même stratégie qu’avec les adolescents : elle leur demande d’identifier leurs plus grands défis liés au plastique et à l’eau, et les encourage à trouver leurs propres solutions.

Son objectif plus large revient à interroger l’idée que le plastique serait naturellement bon marché. Bon marché pour qui ? demande-t-elle. Les coûts du plastique sont souvent cachés, dans la gestion des déchets, les dommages environnementaux et les risques pour la santé. Les calculs conventionnels ne les prennent pas tous en compte. La stratégie d’Unplastify est délibérément pragmatique : identifier les usages inutiles du plastique et de l’eau, déterminer ce qui peut réellement changer, mesurer les résultats et construire à partir de là.

Dans les aéroports, par exemple, l’organisation a constaté que remplacer chaque gobelet à café en plastique par un gobelet en papier coûterait plus cher. Mais en constatant que la moitié des voyageurs boivent leur café sur place, une partie de la solution a consisté à encourager les clients à choisir des gobelets réutilisables, ce qui réduit le plastique et fait économiser de l’argent à l’exploitant.

Un plastique à la fois

Sa prescription tient en trois parties. Ne pas considérer le recyclage comme la réponse ; prendre ses responsabilités plutôt que d’attendre les gouvernements ou les entreprises ; et penser de manière systémique, en transformant le système environnant pour que les meilleurs choix deviennent plus faciles pour tout le monde. Cette troisième partie est peut-être la plus décisive : il ne s’agit pas de demander à chacun de faire des efforts héroïques, mais de changer les conditions pour que le bon choix devienne le choix évident. Quand une cantine propose des boîtes réutilisables, quand un aéroport offre des gobelets consignés, la décision individuelle n’est plus un sacrifice, elle devient une évidence.

Dans sa propre vie, elle a commencé par éliminer les bouteilles en plastique, puis s’est attaquée aux vêtements, et cherche actuellement une bouilloire sans plastique. Il faut y aller un par un, dit-elle, un plastique à la fois.

Cette méthode douce, presque patiente, contraste avec l’urgence du problème. Mais elle repose sur une conviction profonde : le changement durable ne se décrète pas, il se construit, geste après geste, génération après génération. Et les adolescents qui relèvent l’Unplastify Challenge ne sont pas de simples exécutants, ils deviennent les architectes d’un autre rapport aux objets, aux ressources, à la planète. Ce qu’ils apprennent au lycée, ils le transmettront ensuite dans leurs familles, leurs études, leurs métiers.

Interrogée sur la place d’Unplastify dans dix ou vingt ans, elle ne décrit pas une organisation plus grande, plus d’écoles ou un budget plus important. J’espère que nous n’existerons plus, répond-elle, parce que nous aurons résolu le problème.


Sources

  • Haas, M. (2026). Teenagers Worldwide Are Tackling the Plastics Crisis. Reasons to be Cheerful, 14 octobre 2026.
  • Pew Charitable Trusts et SYSTEMIQ (2020). Breaking the Plastic Wave : A Comprehensive Assessment of Pathways Towards Stopping Ocean Plastic Pollution.

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