Imaginez un cancer qui se comporte comme un virus. Une tumeur capable de quitter un corps, d’en infecter un autre, et de continuer à vivre, à se multiplier, à évoluer, comme un parasite unicellulaire échappé de son hôte d’origine. Cette idée semble tout droit sortie d’un roman de science-fiction. Pourtant, elle est bien réelle. Dans un petit nombre d’espèces animales, des cancers transmissibles existent. Ils défient les définitions les plus élémentaires de ce qu’est un cancer, et ils forcent les scientifiques à repenser les frontières entre le soi et l’autre, entre la vie et la mort d’une lignée cellulaire.
La plupart des tumeurs meurent avec leur hôte. Comme le dit Joel Brown, écologiste évolutionniste au Moffitt Cancer Center de Tampa, en Floride, cité dans Knowable Magazine en octobre 2026, elles « meurent avec leur planète ». Mais quelques cancers ont réussi le grand saut : coloniser de nouveaux hôtes et se propager à travers des populations animales comme des parasites contagieux. On les trouve chez les chiens, les diables de Tasmanie, les moules, les palourdes, et tout récemment chez les poissons-chats. Leur découverte bouleverse notre compréhension de la biologie des tumeurs.
Une lignée cellulaire vieille de plusieurs millénaires
Le premier cancer transmissible jamais découvert est aussi le plus ancien, et sans doute le plus spectaculaire. Il s’agit du CTVT, pour « canine transmissible venereal tumor », une tumeur vénérienne contagieuse qui affecte les chiens. Dès le XIXe siècle, les vétérinaires avaient remarqué que ces tumeurs, qui poussent comme des choux-fleurs sur les organes génitaux des canidés, se transmettaient lors de l’accouplement. Mais l’idée que des cellules cancéreuses elles-mêmes passent d’un animal à l’autre semblait trop invraisemblable pour être acceptée.
De nombreux scientifiques pensaient qu’un virus était responsable, un peu comme le papillomavirus humain provoque le cancer du col de l’utérus. Le doute a persisté jusqu’en 2006. Cette année-là, des chercheurs ont séquencé des régions clés du génome des tumeurs CTVT. Dans un cancer ordinaire, ces séquences auraient révélé des versions mutées et déformées de l’ADN de l’animal hôte. Au lieu de cela, elles ressemblaient à l’ADN d’un autre individu. Les analyses ultérieures ont identifié cet « autre individu » : un chien de type husky qui a vécu il y a 4 000 à 8 500 ans. Dans un sens, ce chien antique est encore vivant aujourd’hui, greffé sur l’anatomie de chiens des six continents.
Cette découverte a transformé notre compréhension du cancer. Une lignée de cellules cancéreuses a survécu pendant des millénaires, bien plus longtemps qu’aucune lignée humaine, en passant inlassablement d’un corps à un autre. Elle a évolué, s’est adaptée, et continue de se propager à travers le monde. Pour les biologistes de l’évolution, c’est une fenêtre fascinante sur la manière dont une population de cellules peut devenir un organisme indépendant, presque une nouvelle espèce.
Les diables de Tasmanie, victimes de leur sociabilité
Au même moment où les preuves ADN achevaient de résoudre l’énigme du cancer canin, les scientifiques prenaient conscience d’un autre cancer transmissible, cette fois chez un marsupial carnivore de la taille d’un raton laveur : le diable de Tasmanie. La maladie a été documentée pour la première fois en 1996, lorsqu’un photographe a saisi des images de diables arborant d’affreuses tumeurs sur le museau. En 2006, la maladie s’était répandue dans une grande partie de la Tasmanie, ravageant les populations et déclenchant des efforts héroïques pour sauver l’espèce.
La généticienne Elizabeth Murchison, qui dirige le Transmissible Cancer Group à l’Université de Cambridge en Angleterre, a retracé l’origine des tumeurs faciales. Toutes descendaient d’une femelle diable qui a vécu dans les années 1980. Puis, dans les années 2010, une version complètement nouvelle est apparue, provenant cette fois d’un mâle. Les scientifiques étaient stupéfaits. « Nous pensions que les diables avaient eu une malchance incroyable d’attraper ce genre de maladie, et que c’était un coup de pur hasard », raconte Murchison. L’apparition d’un second cancer transmissible a exclu cette hypothèse. « Nous savons maintenant qu’il existe certaines niches écologiques qui favorisent ces cancers transmissibles », conclut-elle.
Pour les diables de Tasmanie, la vulnérabilité vient de leur mode de vie. Leur système social exige qu’ils mordent leurs rivaux et leurs partenaires au visage. Les cellules tumorales passent à travers ces morsures. Mais il y a une autre fragilité, plus profonde, inscrite dans leurs gènes : leur diversité génétique est très faible, en particulier pour les gènes MHC-1, ces badges d’identification moléculaire qui permettent aux vertébrés de distinguer leurs propres cellules des cellules étrangères.
Les diables, comme les humains, possèdent trois gènes MHC-1 classiques. Mais tandis que nous avons des milliers de variantes pour chaque gène, les diables n’en ont qu’environ soixante au total. Cela signifie que les cellules cancéreuses étrangères ont bien plus de chances de ressembler suffisamment à l’hôte pour passer inaperçues. Dans des travaux encore en cours d’évaluation par les pairs, Carolyn Hogg, biologiste de la conservation à l’Université de Sydney, et ses collègues ont découvert que les diables perdent un de ces trois gènes MHC-1, ce qui pourrait paradoxalement les aider à court terme : une variante cassée du gène Saha-UA se répand dans les populations infectées, permettant aux diables de reconnaître et de rejeter les tumeurs. Mais cette adaptation pourrait les rendre plus vulnérables à d’autres maladies à long terme.
Cancer dans l’eau : l’étrange cas des coquillages
En 2015, le biologiste Michael Metzger et son équipe ont découvert une troisième catégorie de cancer transmissible, baptisée BTN (bivalve transmissible neoplasia). Cette forme de cancer affecte les mollusques à coquille comme les palourdes et les moules. Elle ressemble à une leucémie, dérivant des cellules du liquide circulatoire des animaux, l’équivalent de leur sang.
Ce qui rend ce cas particulièrement intrigant, c’est que ces cancers sont apparus au moins dix fois de manière indépendante. Pourquoi autant de cancers contagieux chez les bivalves ? Une raison tient au fait que ces animaux ne possèdent pas de gènes MHC-1, ni les autres mécanismes que les vertébrés utilisent pour reconnaître et rejeter les cellules étrangères. Une autre raison pourrait être l’environnement marin, dont la composition saline ressemble à celle du sang des mollusques, facilitant la survie des cellules cancéreuses qui flottent de coquillage en coquillage.
Certaines lignées de BTN ont même réussi à changer d’espèce. L’une d’elles est née chez une espèce de palourde appelée Venerupis corrugata, mais elle n’a jamais été trouvée que chez une autre espèce, Polititapes aureus. Les hôtes d’origine sont apparemment résistants à la maladie qu’ils ont engendrée. En 2025, l’équipe de Metzger a rapporté que les palourdes de la côte Est de l’Amérique du Nord avaient développé leurs propres défenses contre le BTN, encore mal comprises.
Plus récemment, en juin 2026, la même équipe a révélé qu’une lignée de cancer qui infectait les palourdes de la côte Est venait de sauter vers la côte Ouest, provoquant une nouvelle épidémie chez les palourdes molles du Puget Sound. Ce foyer pourrait offrir une occasion en or d’identifier de nouveaux mécanismes de lutte contre le cancer, explique Metzger. En comparant la même population de palourdes avant et après l’épidémie de leucémie, il espère identifier les variantes génétiques qui distinguent les survivantes des victimes. « Quatre-vingts pour cent des animaux sont en train de se faire tuer par cette maladie, dit-il. Nous allons pouvoir observer l’évolution de la résistance en temps réel. »
Le mélanome qui se propage chez les poissons-chats
Le dernier exemple connu de cancer transmissible chez des animaux sauvages concerne les poissons-chats, et plus précisément les barbottes brunes (Ameiurus nebulosus). En 2012, des pêcheurs du lac Memphremagog, qui chevauche la frontière entre le Vermont et le Québec, ont commencé à signaler d’étranges excroissances noires sur les poissons qu’ils attrapaient. Les agences de protection de la faune des deux États ont identifié ces excroissances comme des mélanomes, et ont sollicité l’aide de la spécialiste en données Julie A. Dragon, de l’Université du Vermont, pour séquencer et analyser les génomes tumoraux.
La surprise a été totale. En juillet 2026, l’équipe de Dragon a publié dans la prestigieuse revue Nature la découverte que tous les génomes tumoraux se ressemblaient, la signature caractéristique d’un cancer transmissible. « Les découvertes chez les bivalves et chez les poissons-chats nous ont montré que ce phénomène peut être juste sous nos yeux sans être reconnu », commente Elizabeth Murchison.
Le mode de transmission exact reste encore mystérieux. Les poissons-chats ne semblent pas attraper la maladie avant d’atteindre l’âge de la reproduction. Une hypothèse est qu’ils se frottent les uns contre les autres pendant la période de frai, transférant ainsi des cellules cancéreuses. « Ils forment de grands agrégats et tombent littéralement les uns sur les autres, explique Dragon. Nous pensons qu’ils s’égratignent mutuellement. »
Le mélanome infectieux est une découverte récente, mais il n’est peut-être pas vraiment nouveau. Son génome ressemble davantage à celui des poissons-chats du New Hampshire et du Maine qu’à celui des poissons du lac où il a été découvert. Cela suggère qu’il est apparu dans une population différente et qu’il a ensuite été transporté jusqu’au lac Memphremagog, déclenchant une nouvelle épidémie. Mieux encore, Henry David Thoreau lui-même décrivait des lésions « noir velours » sur des poissons-chats de la rivière Concord, dans le Massachusetts, dans les années 1850. Le phénomène pourrait durer depuis près de deux siècles sans que personne ne le reconnaisse.
Combien de cancers transmissibles reste-t-il à découvrir ?
Avec quatre exemples de cancers transmissibles désormais documentés, certains chercheurs commencent à reconsidérer leurs hypothèses sur la rareté de ces entités. « Il y en a probablement d’autres que nous n’avons pas encore identifiés comme des cancers transmissibles, estime Dylan Gallinson, doctorant en bio-informatique qui étudie le cancer du diable de Tasmanie à l’Université de Floride du Sud. Ils sont peut-être cachés sous nos yeux. »
Pour les scientifiques, ces cancers posent des questions fondamentales. Comment une cellule cancéreuse peut-elle survivre en dehors de son hôte d’origine ? Quels mécanismes d’évasion immunitaire utilise-t-elle ? Et surtout, ces phénomènes pourraient-ils se produire chez l’humain ? À ce jour, aucun cancer transmissible entre humains n’a été documenté dans la nature. Les exceptions sont rarissimes et concernent des cas médicalement assistés, comme la transmission accidentelle de cellules tumorales par greffe d’organe. Mais la leçon des animaux est claire : la possibilité existe, et la frontière entre le cancer et le parasite est bien plus floue qu’on ne le pensait.
L’étude de ces cancers transmissibles n’est pas qu’une curiosité biologique. En comprenant comment les tumeurs parviennent à tromper le système immunitaire de leurs hôtes, les chercheurs espèrent découvrir de nouvelles stratégies pour lutter contre les cancers ordinaires. Les mécanismes d’évasion des MHC-1 utilisés par les tumeurs canines et des diables de Tasmanie, par exemple, ressemblent à ceux que déploient certains cancers humains. Chaque épidémie chez les palourdes, chaque tumeur faciale chez un diable, chaque mélanome sur un poisson-chat est une expérience naturelle qui pourrait, à terme, sauver des vies humaines.
Sources
- Rogers, N. (2026). Dogs, devils, clams and catfish: When cancer is contagious. Knowable Magazine, 6 octobre 2026. DOI: 10.1146/knowable-100626-1
- Murchison, E.P. et al. (2006). The canine transmissible venereal tumor genome reveals a clonal origin and a history of host-switching. Cell, 126(5), 799-812.
- Metzger, M.J. et al. (2015). Widespread transmission of independent cancer lineages within and among bivalve species. Nature, 524, 64-68.
- Dragon, J.A. et al. (2026). A transmissible melanoma in brown bullhead catfish. Nature, juillet 2026.
- Hogg, C.J. et al. (2026). Tasmanian devil conservation and the emergence of transmissible cancer. Annual Review of Animal Biosciences.


