Il y a des nouvelles qui réchauffent le cœur sans faire de bruit. Celle-ci arrive de la forêt humide calédonienne et elle mérite qu’on s’y attarde : une chauve-souris parmi les plus rares de la planète vient d’être retrouvée au parc provincial de la Rivière Bleue. On la croyait presque perdue. La voilà de retour, discrète, comme toujours.

Une petite chauve-souris au grand mystère

Son nom ne te dira peut-être rien, et c’est bien là tout le problème : le nyctophile néo-calédonien, de son nom savant Nyctophilus nebulosus, est un animal que les scientifiques eux-mêmes n’ont presque jamais eu la chance de rencontrer. C’est une petite chauve-souris endémique de la Nouvelle-Calédonie, ce qui signifie qu’elle n’existe nulle part ailleurs sur Terre. Elle a de grandes oreilles, elle chasse à proximité de la végétation et elle sait se faire particulièrement discrète. Au point que les spécialistes la qualifient parfois de chauve-souris « chuchoteuse ».

C’est justement cette discrétion qui a longtemps protégé son secret. En octobre 2026, des naturalistes l’ont détectée puis capturée pour la première fois dans les basses vallées du parc provincial de la Rivière Bleue. Une grande première sur ce site, et une excellente nouvelle pour la biodiversité du territoire.

L’espèce la plus menacée des chauves-souris calédoniennes

Pour bien comprendre l’importance de cette découverte, il faut situer l’animal. Le nyctophile néo-calédonien n’est pas seulement rare, il est classé « en danger critique d’extinction » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature, l’UICN. C’est la catégorie la plus élevée avant la disparition complète. Il est considéré comme la plus rare, la plus énigmatique et la plus menacée des cinq espèces de chauves-souris insectivores présentes sur le territoire. Le mammifère est d’ailleurs protégé par le code de l’environnement de la province Sud.

Son histoire ressemble à une longue attente. L’espèce n’a été décrite qu’en 2002, après des captures réalisées près des monts Koghis et dans la vallée de la Ni, au nord des monts Dzumac. Depuis, les rencontres se comptent sur les doigts d’une main. Avant la découverte du parc de la Rivière Bleue, la dernière capture signalée remontait à 2021, dans les hauteurs de la réserve de la Haute-Dumbéa. Autrement dit, en plus de vingt ans, l’animal n’a été observé qu’à de très rares occasions. On comprend mieux pourquoi sa réapparition fait vibrer les naturalistes.

Deux ans de patience pour un animal qui ne se laisse pas faire

Cette découverte n’est pas tombée du ciel. Elle est le fruit d’un travail de prospection mené pendant deux ans par trois bénévoles passionnés de chauves-souris : Mélanie Boissenin, Damien Brouste et Thomas Duval, soutenus par l’association Nature Novae Caledoniae, créée en 2025. Ces trois chiroptérologues, spécialistes des chauves-souris, ont dû déployer des moyens particulièrement poussés pour parvenir à détecter un animal qui refuse obstinément d’être repéré. Leur ténacité force le respect, car pendant de longs mois, rien ne garantissait qu’ils finiraient par le trouver. Ils ont tenu bon, portés par la conviction que chaque espèce compte, aussi discrète soit-elle.

Leur méthode combine deux approches complémentaires. D’un côté, des enregistreurs équipés de microphones à ultrasons, capables de capter et de visualiser les signaux acoustiques émis par les chauves-souris. De l’autre, des tentatives de capture au filet, menées avec une infinie patience dans la forêt humide. Le tout exige des nuits entières dans le parc, une connaissance précise des habitats et une bonne dose d’humilité face à un animal qui en connaît visiblement plus long que nous sur l’art de se cacher.

Des chasseuses pas comme les autres

Car le nyctophile n’est pas une chauve-souris ordinaire. Contrairement à la plupart de ses congénères, qui poursuivent leurs proies en vol à travers la nuit, les espèces de ce genre sont généralement des « glaneuses ». Elles ne chassent pas au hasard : elles repèrent des insectes posés sur l’écorce, les plantes ou le sol, puis les saisissent lors d’un vol lent et maîtrisé. Leurs grandes oreilles leur permettent d’écouter et de localiser directement leurs proies, comme on tendrait l’oreille pour saisir un murmure.

Mais leur vraie particularité, celle qui les rend si difficiles à étudier, tient à leurs émissions ultrasonores. Elles sont extrêmement faibles et discrètes. C’est un avantage certain pour approcher un insecte sans se faire repérer, une stratégie de chasse d’une élégance redoutable. C’est en revanche un vrai casse-tête pour les naturalistes, dont les appareils peinent à capter de tels signaux. D’où leur surnom affectueux de « chuchoteuses » : dans le grand concert des chauves-souris, celles-ci n’envoient que de timides murmures.

Pourquoi c’est une si bonne nouvelle

La localisation de l’espèce dans les basses vallées du parc de la Rivière Bleue change la donne. Il s’agit en effet du premier site relativement accessible où le nyctophile néo-calédonien a été retrouvé. Jusqu’ici, les rares observations venaient de zones difficiles d’accès, en hauteur, dans des réserves reculées. Cette fois, l’animal s’est invité dans un parc provincial ouvert au public, un lieu emblématique de la Nouvelle-Calédonie. Pour les chercheurs, c’est une opportunité en or : la possibilité d’étudier enfin ce mammifère dans des conditions praticables, d’en apprendre davantage sur ses habitudes et de mieux connaître la biodiversité calédonienne.

La province Sud n’a pas caché sa joie. Dans un communiqué publié le 21 octobre 2026, elle parle d’une « découverte inédite », d’une « avancée majeure » et de « perspectives pour l’étude de cette espèce méconnue ». Derrière les mots officiels, on devine l’émotion de ceux qui ont passé des heures, des nuits, des saisons entières à guetter un animal qui ne se montrait presque jamais.

Le parc de la Rivière Bleue n’est d’ailleurs pas un lieu comme les autres. Avec ses forêts humides, ses rivières aux eaux limpides et sa végétation luxuriante, il abrite une biodiversité exceptionnelle, dont certaines espèces emblématiques que l’on ne trouve nulle part ailleurs. C’est un écrin de nature préservée, un de ces havres où le vivant peut encore déployer toute sa richesse à l’abri des regards. Qu’une chauve-souris aussi rare y ait choisi de se laisser découvrir n’a finalement rien d’étonnant : les sanctuaires attirent les trésors.

Des questions qui restent ouvertes

Comme souvent avec les êtres discrets, chaque réponse apportée fait naître de nouvelles questions. Combien de nyctophiles subsistent encore en Nouvelle-Calédonie ? Quelle est leur aire de répartition réelle ? Où passent-ils leurs journées, eux qui ne se laissent voir qu’à la tombée de la nuit ? Quelles menaces pèsent vraiment sur eux ? Autant de mystères que les naturalistes bénévoles comptent bien percer, avec l’appui des agents du parc.

Cette liste de questions peut sembler modeste. Elle est en réalité précieuse. Elle rappelle que la science, bien comprise, n’est pas une affaire de certitudes définitives : c’est un outil d’émerveillement, une façon d’écouter le vivant avec des instruments toujours plus affûtés, sans jamais prétendre tout expliquer. Chaque découverte est une porte qui s’ouvre sur un peu plus de mystère, et c’est exactement ce qui rend la démarche si belle.

Un enseignement tout en douceur

Au-delà de l’anecdote savante, cette histoire porte un message simple et profond. La nature calédonienne, si riche et si fragile, recèle encore des trésors insoupçonnés. Des êtres qui n’existent qu’ici, sur ce caillou perdu du Pacifique, continuent de vivre à quelques kilomètres de nos maisons, sans que nous en sachions rien. Le nyctophile néo-calédonien nous rappelle que la biodiversité n’est pas un concept abstrait : c’est une présence vivante, qui chuchote dans la nuit de la forêt humide.

Cette découverte nous invite aussi à la gratitude. Gratitude envers ces bénévoles qui donnent de leur temps pour un animal que la plupart d’entre nous ne verront jamais. Gratitude envers les agents du parc qui veillent sur ce territoire. Gratitude envers cette petite chauve-souris qui, contre toute attente, continue de tenir sa place dans le grand orchestre du vivant.

Alors, quand tu marcheras un jour dans les sentiers du parc de la Rivière Bleue, sous la voûte des arbres où la lumière filtre en fines gouttes, souviens-toi : quelque part dans les basses vallées, un être minuscule et extraordinaire veille, comme il le fait depuis des millénaires. Il n’a pas besoin de nous pour exister. Mais quelle joie de savoir qu’il est encore là, et que des hommes et des femmes passionnés ont juré de ne plus jamais le laisser sombrer dans l’oubli.

La nature ne cesse de nous surprendre quand on prend le temps de l’écouter. Cette fois, c’est un murmure qui a tout changé.


Sources

  • Charlotte Mannevy, « Une chauve-souris rarissime retrouvée au parc de la Rivière Bleue », Outre-mer La 1ère Nouvelle-Calédonie, 21 octobre 2026.
  • Anne-Claire Pophillat, « Une espèce particulièrement rare de chauve-souris découverte au parc de la Rivière Bleue », Les Nouvelles Calédoniennes, 21 octobre 2026.

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