Niksen, dolce far niente, oisiveté : la révolte des paresseux créatifs
Il est 15 heures un dimanche après-midi. Vous êtes allongé sur un canapé, le regard perdu dans le vide. Vous ne regardez pas votre téléphone. Vous ne lisez pas. Vous n’écoutez pas de podcast. Vous êtes juste là, à ne rien faire. Si cette scène vous procure une pointe de culpabilité, sachez que vous n’êtes pas seul, mais aussi que vous avez tout faux. Car ne rien faire, intentionnellement, est en train de devenir le nouveau luxe ultime.
Après des années de glorification du hustle, de la productivité à tout prix et de la culture de l’hyper-occupation, une contre-culture émerge discrètement. Elle porte un nom néerlandais imprononçable , le niksen , et elle invite à la plus grande des révolutions : celle de l’inaction assumée.
Qu’est-ce que le niksen ?
Le niksen (littéralement “ne rien faire” en néerlandais) n’est pas une méditation, ni une sieste, ni une pause productive. C’est l’art de s’accorder le droit de ne faire absolument rien, sans but, sans objectif, sans culpabilité. Contrairement à la pleine conscience qui recentre l’attention sur l’instant présent, le niksen laisse l’esprit vagabonder librement, sans point d’ancrage.
Aux Pays-Bas, le concept est si ancré dans la culture qu’il fait partie de l’équilibre vie professionnelle-vie personnelle , l’un des meilleurs au monde selon l’OCDE. Les Néerlandais ont compris ce que les sociétés hyper-productives ont oublié : que l’oisiveté n’est pas une perte de temps, mais un investissement dans sa propre santé mentale.
Le dolce far niente italien , la douceur de ne rien faire , véhicule une philosophie similaire, avec une touche méditerranéenne de plaisir assumé. Dans les deux cas, le message est le même : l’action n’est pas une fin en soi. L’être précède le faire.
L’ennui programmé : un boost de créativité
Contre-intuitivement, l’ennui est l’un des plus puissants moteurs de créativité. Plusieurs études en psychologie cognitive l’ont démontré : lorsque le cerveau n’est pas sollicité par une tâche externe, il active ce qu’on appelle le default mode network (DMN), ou réseau par défaut. Ce réseau cérébral est associé à la rêverie, à l’imagination, à la connexion d’idées a priori sans lien.
Une étude de l’Université de Pennsylvanie (2019) a montré que les participants qui s’ennuyaient pendant quinze minutes avant un exercice créatif produisaient des idées significativement plus originales que ceux qui avaient été occupés. L’ennui préalable agit comme un fertilisant mental : il ouvre des chemins de pensée que l’activité constante maintient fermés.
En d’autres termes, remplir chaque micro-moment d’oisiveté par un scroll sur Instagram ou TikTok revient à priver votre cerveau de ses meilleurs moments créatifs. Le vide apparent est en réalité un espace de germination.
La culture du hustle : une imposture ?
Depuis une décennie, les discours sur la “mentalité d’entrepreneur”, les matins à 5 heures et les journées de travail de seize heures ont envahi les réseaux sociaux et les podcasts de développement personnel. Cette glorification de la productivité sans répit a créé une génération de personnes épuisées, stressées, mais incapables de s’arrêter sans ressentir un profond malaise.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon l’Organisation Mondiale de la Santé, le burn-out a été officiellement reconnu comme maladie professionnelle en 2022. Le stress lié au travail coûte à l’économie mondiale près de mille milliards de dollars par an en perte de productivité. Un paradoxe saisissant : à force de vouloir être productifs, nous devenons moins productifs.
Des figures comme Carl Honoré, auteur de l’Éloge de la lenteur, ou la philosophe Byung-Chul Han, qui dénonce la “société de la performance”, ont largement documenté cette dérive. Le niksen apparaît comme une réponse concrète à cette pression : un acte de résistance contre la tyrannie de l’agenda rempli.
Réapprendre à ne rien faire : mode d’emploi
Se mettre au niksen n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Pour une génération habituée à la stimulation constante, l’ennui programmé peut être angoissant. Voici quelques pistes pour commencer en douceur :
1. Commencez par cinq minutes. Asseyez-vous près d’une fenêtre, sans téléphone ni livre. Regardez les nuages, les arbres, les passants. Laissez vos pensées dériver. Si une idée de tâche vous vient, résistez à l’envie de la noter immédiatement.
2. Créez des “zones sans écran”. Un coin de canapé, un fauteuil, un banc dans un parc , des espaces où vous ne consommez aucun contenu. Le cerveau doit associer ce lieu à l’oisiveté pure.
3. Ne remplacez pas une activité par une autre. Le piège serait de remplacer le travail par la lecture, l’écriture ou le dessin. Ce sont des activités nobles, mais ce n’est pas du niksen. L’idée est de ne rien produire du tout.
4. Acceptez l’inconfort des premières fois. L’agitation intérieure est normale. Votre cerveau est en sevrage de stimulation. Après quelques séances, le calme viendra , et avec lui, les idées les plus créatives.
L’oisiveté comme luxe
Dans une société où le temps libre est systématiquement monétisé ou optimisé, s’offrir le luxe de ne rien faire est devenu un privilège. Les plus riches peuvent s’offrir des retraites de silence ou des séjours détox numérique. Mais le niksen, lui, est gratuit. Il ne nécessite aucun abonnement, aucune application, aucun équipement. Juste la permission que l’on s’accorde à soi-même.
Alors la prochaine fois que quelqu’un vous demandera ce que vous faites et que vous répondrez “rien”, ne vous justifiez pas. Vous ne faites peut-être rien. Mais vous êtes en train de fertiliser les plus grandes idées de votre vie.
Sources
- Honoré, C. (2004). Éloge de la lenteur. Éditions Marabout.
- Han, B.-C. (2014). La Société de la fatigue. Presses Universitaires de France.
- Fox, K. C. R. et al. (2019). Does boredom boost creativity ? A controlled experiment. Journal of Experimental Psychology : General, 148(8), 1355-1369.
- Organisation Mondiale de la Santé. (2022). Burn-out an occupational phenomenon : ICD-11 classification. OMS.
- Van der Heiden, S. (2021). Niksen : Het Nederlandse geheim van gelukkig zijn. Uitgeverij Lucht.



