En Bretagne, dans ce petit bout de terre accroché entre landes et embruns, quelque chose d’extraordinaire se prépare. À Saint-Jean-du-Doigt, commune de 700 habitants perdue dans le Finistère Nord, les enfants de la maternelle ne font pas seulement leur premier pas vers les lettres et les chiffres. Ils apprennent quelque chose de bien plus fondamental : à s’entraider.

Le village a officiellement intégré un programme de bienveillance active dans son curriculum scolaire. Et les résultats, il faut bien l’avouer, sont assez bluffants.

Une histoire qui commence par un constat simple

Tout a commencé il y a trois ans, quand la maîtresse de l’école publique, Marie-Jeanne Kéraval, a décidé que quelque chose n’allait pas. Pas dans sa classe, non. Dans la manière dont les enfants arrivaient en maternelle. Anxieux. Solitaires. Déjà habitués à ce que les adultes résolvent les problèmes à leur place.

« On avait des bambins de quatre ans qui ne savaient pas partager un jouet sans que ça finisse en drame », raconte-t-elle avec ce demi-sourire breton qui veut dire à la fois l’accablement et l’espoir. « On a décidé que quelque chose devait changer. »

Marie-Jeanne a contacté l’université de Rennes 2, où une équipe de chercheurs en sciences de l’éducation s’intéressait justement aux programmes d’entraide précoce. Un partenariat est né. Et le programme « Allemm » (entraide en breton, parce qu’à Saint-Jean-du-Doigt on ne fait rien à moitié) a pris forme.

Allemm, késaco ?

Allemm, c’est un programme pas comme les autres. Pas de manuel officiel. Pas de contrôles. Pas de notes. Juste des situations concrètes où les enfants sont invités à s’entraider, à réfléchir ensemble, à célébrer les succès des autres comme les leurs.

Concrètement, voici ce que ça donne dans la pratique. Chaque matin, au lieu de commencer par une activité individuelle, les enfants se retrouvent en cercle. La maîtresse pose une question du jour : « Qui a quelque chose de difficile aujourd’hui ? » Et les mains se lèvent. Pas de moquerie. Pas de minimisation. Juste de l’écoute.

Ensuite, on forme des binômes. Les plus grands aident les plus petits sur certaines tâches. Les timides sont associés aux plus extravertis. Et ainsi de suite. Le concept est simple, mais son impact est démesuré.

« Mon fils Mathis, qui avait quatre ans à l’époque, est revenu en me disant qu’il avait aidé Emma à lacer ses chaussures », témoigne Loïc Troadec, père de famille. « Ça a l’air anecdotique, mais pour nous, parents, c’était révolutionnaire. Ce gamin qui ne pensait qu’à lui trois mois plus tôt demandait soudain comment aider. »

Les résultats qui font sourire

Alors bien sûr, on pourrait se dire que c’est mignon, que les enfants sont naturels, que ça ne durera pas. Sauf que les chiffres disent autrement.

Après deux ans de programme, l’équipe de recherche de Rennes 2 a publié ses conclusions. Et elles sont spectaculaires. Les enfants ayant suivi le programme Allemm montrent une amélioration de 34 % dans leurs compétences sociales. Mais ce n’est pas tout. Leur capacité à résoudre les conflits a augmenté de 28 %. Et leur niveau d’anxiété général a baissé de 22 %.

Des résultats similaires avaient déjà été observés dans des programmes comparables au Canada, en Scandinavie, au Japon. Mais jamais avec des enfants aussi jeunes. Et jamais avec un tel taux d’adhésion des familles.

Car c’est là le véritable miracle de Saint-Jean-du-Doigt. Non seulement les enfants ont adopté le programme, mais les parents se sont joints au mouvement. Des ateliers parents-enfants sont organisés chaque mois. Les pères, les mères, les grands-parents apprennent eux aussi ces principes d’entraide active.

Une communauté qui se reconstruit

Il faut dire que Saint-Jean-du-Doigt n’en était pas à son premier miracle communautaire. Ce village de Breizh a toujours eu une tradition de solidarité. Mais les années 2000 avaient été dures. Beaucoup de jeunes étaient partis. Les commerces de proximité avaient fermé. La vie associative avait décliné.

Quand le programme Allemm a pris de l’ampleur, quelque chose a changé. « On a vu des gens qui ne se parlaient plus depuis des années se retrouver autour d’un goûter d’école », observe Jean-Marc Floc’h, adjoint au maire. « L’école est devenue le cœur du village. »

Des initiatives ont jailli. Un système d’entraide entre voisins pour les courses des personnes âgées. Des ateliers de réparation de vélos organisés par les ados. Un jardin partagé où chaque famille cultive un coin, mais où les récoltes sont partagées.

« C’est comme si le programme avait déclenché quelque chose », analyse la chercheuse Dr. Solenne Morvan, de Rennes 2. « Les enfants ont servi de catalyseur. En leur apprenant l’entraide, on a rappelé aux adultes que c’était possible. Que ça valait le coup. »

Ce qu’on apprend aux enfants

Mais concrètement, qu’apprend-on à ces petits Bretons ? La liste est plus longue qu’on ne le croit.

**La reconnaissance des émotions.** Avant d’entraider, il faut comprendre ce que l’autre ressent. Les enfants apprennent à identifier leurs émotions et celles des autres. « Quand Paul est triste, comment on le voit ? Ses épaules sont basses. Ses yeux sont humides. Et quand on le voit comme ça, on peut agir. »

**La demande d’aide.** Autant que la donner. Les enfants sont encouragés à demander de l’aide quand ils en ont besoin, sans honte. « Dire “je n’y arrive pas” n’est pas une faiblesse, c’est une force », leur répète Marie-Jeanne.

**La célébration des réussites collectives.** Chaque semaine, un moment est consacré à raconter une victoire d’équipe. Pas de performance individuelle. Juste ce qu’ils ont accompli ensemble.

**La gestion bienveillante des conflits.** Quand une dispute éclate, et ça arrive même dans les meilleures classes, les enfants ont un protocole. Ils expliquent ce qu’ils ressentent. Ils écoutent l’autre. Ils cherchent une solution ensemble. Pas de sanction sans explication. Pas de dispute sans réconciliation.

« Avant, une dispute pour un jouet, c’était la guerre », témoigne Enzo, sept ans, avec le pragmatisme des enfants. « Maintenant, on se parle et on trouve une solution. C’est mieux. »

## Les limites et les doutes

Bien sûr, tout n’est pas parfait. Certains parents ont été réticents au début. « On se demandait si ça n’allait pas prendre du temps sur les vrais apprentissages », admet Sandrine Le Guen, mère de deux enfants. « Les lettres, les chiffres, le code, tout ça, c’est quand même important. »

Une crainte balayée par les résultats. Les enfants du programme Allemm ne sont pas en retard sur les compétences académiques. Bien au contraire. Parce qu’un enfant qui se sent en sécurité émotionnellement apprend mieux. C’est documenté, c’est prouvé, c’est logique.

D’autres ont relevé le fait que le programme demandait beaucoup d’énergie aux enseignants. Marie-Jeanne ne dément pas. « C’est plus exigeant qu’un enseignement traditionnel. Mais c’est tellement plus gratifiant de voir des enfants s’épanouir plutôt que de les voir stressés par la compétition. »

## Un modèle qui fait des émules

Et maintenant, Saint-Jean-du-Doigt attire l’attention. Des communes voisines ont demandé à reproduire le programme. Des médias nationaux se sont déplacés. France 3 Bretagne a consacré un reportage. Le Monde a écrit un long papier.

Le rectorat de Rennes s’intéresse de près à l’expérience. Une expérimentation dans trois autres écoles du département est en discussion. Marie-Jeanne et son équipe prévoient des sessions de formation pour les enseignants intéressés.

Mais à Saint-Jean-du-Doigt, on reste prudent. « On ne veut pas créer une méthode miracle qui serait appliquée partout de manière industrielle », tempère Jean-Marc Floc’h. « Chaque village, chaque école a sa culture. Nous, on partage ce qu’on a appris. Après, libre aux autres de s’en inspirer. »

## Le bonheur simple d’un enfant qui aide

Il y a quelque chose de bouleversant à voir ces petits humains de quatre et cinq ans manipuler des concepts aussi abstraits que l’empathie ou la solidarité. Avec leurs petites mains maladroites. Leurs grands yeux curieux. Leur franchise désarmante.

« Maman m’a dit que j’étais quelqu’un de bien parce que j’avais aidé Léonie », raconte Camille, cinq ans, avec l’air satisfait de celle qui a découvert un trésor. « Ça m’a fait plaisir. Je veux continuer à aider. »

Et c’est peut-être ça, le véritable miracle de Saint-Jean-du-Doigt. Pas un programme miracle. Pas une méthode révolutionnaire. Juste des adultes qui font confiance à des enfants. Qui leur donnent les outils pour devenir ce qu’ils sont naturellement capables d’être.

Des enfants bienveillants. Solides. Prêts à affronter le monde, non pas en concurrent, mais en équipe.

« On dit souvent que les enfants sont l’avenir », sourit Marie-Jeanne Kéraval, regardant sa ribambelle de petits Bretons rire et jouer dans la cour de récréation. « Avec Allemm, on commence à croire que cet avenir pourrait être nettement plus lumineux qu’on ne le pensait. »

Et si c’était ça, la recette ? Simple. Humaine. Évidente, finalement.

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Sat Chit

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