# Le mycélium contre les plastiques : la nature comme ingénieure

Tu le sais probablement, le plastique c’est le mal. Pas le “un peu gênant, on pourrait faire mieux” ; non, le vrai truc qui pollue nos océans, qui s’accumule dans nos assiettes d’huîtres, et qui met littéralement des siècles à se dégrad­er. Le sac en plastique que tu as utilisé hier pour les courses? Tes arrière-arrière-arrière-petits-enfants (si l’humanité tient encore) pourront le retrouver. C’est dire.

Mais voici ce qui est passionnant : la nature, dans sa grande sagesse, avait peut-être déjà la solution. Et elle la propose depuis des millions d’années, bien avant qu’on invente le sac plastiques. Elle s’appelle le **mycélium**. Et oui, c’est aussi ce qui pousse dans ton jardin quand il fait humide.

Accroche-toi, parce que cette histoire est aussi belle que surprenante.

## Mais c’est quoi, le mycélium?

Laisse-moi te dessiner la scène. Tu marches dans une forêt après la pluie. Le sol est couvert de feuilles mortes, debranchettes tombées, de copeaux de bois un peu partout. Et pourtant, il n’y a pas de vrai “tas” de déchets végétaux qui pourrit au milieu. Les feuilles finissent par disparaître. Les branches aussi. Et la raison principale, c’est le mycélium.

Le **mycélium**, c’est le réseau de filaments (des espèces de ” fils ” microscopiques) qui constitue le corps réel d’un champignon. Ce qu’on appelle le champignon, le chapeau, la tige, c’est juste la partie reproductive, un peu comme le fruit d’un arbre. Le vrai organisme, le gros de la bestiole, c’est ce réseau invisible qui se répand sous la surface du sol ou à travers un substrat organique.

C’est un peu comme un iceberg: tu ne vois que la pointe, mais en dessous ça s’étend sur des mètres et des mètres. Certaines études ont montré que le plus grand organisme vivant sur Terre n’est pas une baleine ni un séquoia, mais un mycélium d’Armillaria ostoyae dans l’Oregon, aux États-Unis, qui s’étend sur près de 965 hectares. Oui, un seul champignon. Monstrueux et fascinant à la fois.

Ce réseau mycélién est une vraie machine biologique. Il décompose la matière organique morte, il recycle les nutriments, il kommunique avec les racines des arbres via le “Wood Wide Web” (le réseau wood wide web, on t’en parlait déjà sur Lumière sur Gaïa), et il peut aussi… servir à emballer tes objets fragiles à la place du polystyrène. Hein? Hein? On y vient.

## Le jour où Ecovative a regardé les choses

L’histoire commence réellement en 2007, dans le laboratoire d’une entreprise qui s’appelle **Ecovative Design**, basée à Green Island, dans l’État de New York. Le fondateur, Eben Bayer, était étudiant à l’époque et il avait un problème concret à résoudre pour un projet scolaire: comment éviter que les coquilles d’œufs de sa ferme locale ne finissent dans une benne à ordures où elles mettraient des siècles à se dégrader?

Il s’est tourné vers le mycélium. Plus précisément, il a mélangé des coquilles d’œufs broyées avec des restes de sciure de bois, puis il a inoculé le mélange avec du mycélium de champignon. Le résultat? Les filaments du champignon se sont mis à pousser, reliant et compactant les particules entre elles en une structure solide et cohérente. Puis on a arrêté la croissance avec de la chaleur, et hop: une pièce solide, légère, et surtout… biodégradable.

C’était la naissance officielle des matériaux d’emballage à base de mycélium. On appelle ça le “mycelium composite” ; non, on va rester en français, “matériau composite à base de mycélium”.

Le principe est en réalité assez simple. Le mycélium, quand il pousse dans un substrat organique (paille, sciure de bois, cosse de sarrasin, coquilles de noisettes, tout ce qui est végétal et que le champignon peut digérer), il tisse un réseau de filaments qui agissent comme une colle biologique naturelle. On place ce mélange dans un moule, on laisse le champignon pousser pendant quelques jours, on thermiques le tout pour arrêter la croissance, et on obtient une pièce solide avec la forme désirée.

Le polystyrène? Le plastique bulle? Les chips d’emballage en mousse? Remplacés par quelque chose qui pousse en une semaine et qui, une fois jeté, se dégrad­era complètement en quelques mois dans ton compost.

## Comment on fait ça concrètement?

Laisse-moi te détailler le processus, parce qu’il est étonnamment… simple. En fait, c’est presque trop simple pour être vrai.

**Étape 1: le substrat.** On prend un déchet agricole. De la paille de blé, des cosse de graines de coton, des coquilles de noix de cajou broyées, peu importe, du moment que c’est organique et que le champignon peut s’en nourrir. Et là, on a déjà une bonne nouvelle: on utilise des “déchets” que personne ne veut, pour créer quelque chose de valeur. C’est de l’upcycling pur jus.

**Étape 2: l’inoculation.** On mélange le substrat avec des spores de champignons ou du mycélium déjà actif. Le champignon le plus utilisé dans cesapplications est le *Ganoderma lucidum* (le Reishi, celui que les amateurs de médecine traditionnelle chinoise connaissent bien) ou le *Pleurotus ostreatus* (le pleurote, celui que tu peux trouver au supermarché). Ces espèces sont particulièrement efficaces pour créer des composites solides.

**Étape 3: la croissance.** On place le mélange dans un moule de la forme voulue (coque d’iPhone, caisse de déménagement, calage pour une pièce mécanique…), et on laisse le mycélium pousser à température ambiante, dans le noir, avec un petit taux d’humidité. En trois à sept jours, le réseau mycélién a colonisé tout le substrat et l’a solidifié.

**Étape 4: la cuisson.** Une fois la forme souhaitée atteinte, on passe le tout au four à environ 80°C pendant 24 à 48 heures. Cette chaleur ARRÊTE la croissance du champignon (il est toujours là, il est juste endormi) et assèche le matériau. Résultat: une pièce rigide, légère,avec une excellente capacité d’absorption aux chocs.

**Étape 5: c’est prêt.** L’objet est opérationnel. Il peut absorber les chocs comme du polystyrène, isoler thermiquement comme de la mousse, et protéger comme n’importe quel emballage classique. Sauf que quand tu en as fini avec lui, au lieu de le jeter dans une poubelle où il restera des siècles, tu le mets sur ton tas de compost ou tu l’enterr­es dans ton jardin. En quelques mois, il sera intégralement dégrad­é en nutriments pour le sol.

Avoue que c’est quand même Classe.

## Ce n’est plus de la science-fiction: ça existe déjà

Tu te dis peut-être “c’est beau mais c’est encore au stade de prototype en labo”. Laisse-moi te convaincre du contraire.

**Ecovative Design**, la boîte qui a tout commencé, a lancé en 2011 sa gamme **EcoCradle**, des emballages pour les produits électroniques. Dell les a utilisés pour expédier certains de ses serveurs à travers le monde. BMW s’en est servi pour protéger des pièces automobiles. IKEA a testé des prototypes de calages mycéliens pour ses meubles en kit.

En 2014, **Cortex Flaxstudios** au Canada a créé des isolants pour l’habitat à base de mycélium. En 2017, **MycoWorks** a développé un “cuir” de mycélium utilisé par des marques de luxe comme Hermès pour des sacs. Oui, Hermès. Le sac de luxe en champignon.

Plus récemment, en 2022-2023, des entreprises comme **Mushroom Packaging** (filiale d’Ecovative), **Fungi Fun**, et **Biohm** au Royaume-Uni ont continué à développer et commercialiser des produits mycéliens pour l’emballage, la construction et même l’habillement.

En 2024, **Mycel Technologies** en Finlande a annoncé des partenariats avec des géants de l’agroalimentaire pour des emballages de fruits et légumes entièrement compostables. Le mycélium remplace progressivement le plastique pour les barquettes de fraises au Royaume-Uni, les cales de protection pour les bouteilles de vin en France, et les inserts d’emballage pour des cosmétiques de marques premium aux États-Unis.

Et en 2025? Des chercheurs de l’Université de Wageningen aux Pays-Bas ont annoncé avoir mis au point un composite mycélién capable de remplacer le polystyrène expansé pour les applications cryogéniques, c’est-à-dire l’isolation des contenants qui transportent des produits nécessitant une chaîne du froid extrême, comme les vaccins ou les organes destinés à la greffe.

Pas mal pour un champignon, non?

## Les avantages qui donnent le sourire

Parce qu’on pourrait croire que le mycélium n’est “qu’une alternative biodégradable”, mais en réalité les avantages sont nombreux et ça fait du bien de le dire.

**Biodégradabilité réelle.** Un emballage mycélien se dégrad­e complètement en 30 à 90 jours dans un environnement domestique (compost, sol, eau). Pas besoin d’installation industrielle ni de conditions particulières. Tu le mets dans ton compost, tu arroses, et en quelques mois il a disparu, enrichissant le sol en matière organique. C’est le opposé exact du polypropylène ou du polystyrène.

**Croissance faible en énergie.** Cultiver du mycélium, ça consomme extrêmement peu d’énergie. Pas de four à 1000 degrés, pas de pétrochimie, pas de processus industriel lourd. La quasi-totalité de l’énergie du processus, c’est la croissance elle-même, qui est… un processus biologique normal. Comparé à la production de polystyrène (dérivé du pétrole, énergie-intensive), le bilan énergétique est extraordinairement meilleur.

**Valorisation des déchets.** Le substrat, c’est des déchets agricoles. La paille qui ne sert à rien. Les coques de noix de cajou qui finissent en décharge. Les cosses de sarrasin que les moulins jettent par tonnes. On prend des produits sans valeur et on en fait des emballages performants. C’est l’économie circulaire incarnée.

**Absorption des chocs excellente.** Tests à l’appui, les matériaux mycéliens ont des performances comparables au polystyrène expansé en termes d’absorption d’énergie lors d’un choc. Pour protéger des electronics fragiles ou des produits alimentaires lors du transport, c’est tout à fait adequate.

**Absence de toxicité.** Le polystyrène libère des microparticules nocives à chaque choc, chaque usure. Le mycélium, lui, est naturel. Quand tu le composte, tu n’as pas de residues toxiques. Les industriels qui manipulent ces matériaux n’ont pas besoin d’équipements de protection spéciaux.

**Production locale et décentralisée.** Tu peux cultiver du mycélium partout où il y a de la chaleur, de l’humidité et un substrat organique. Pas besoin d’une raffinerie de pétrole ni d’une usine petrochimique. On peut imaginer des unités de production d’emballages mycéliens dans chaque région agricole, traitant les déchets locaux pour créer les emballages des industries locales. C’est un modèle de décentralisation thérapeutque pour les territoires.

## Les limites, parce qu’on ne va pas se mentir

Mais voilà, le monde n’est pas parfait et le mycélium a aussi ses contraintes. Il faut en parler, parce que c’est important de garder les pieds sur Terre (même si le mycélium y est déjà très à l’aise).

**Sensibilité à l’humidité.** C’est LE point faible. Le mycélium, même traité thermiquement, reste un matériau organique. L’humidité est son ennemi. Un emballage mycélién exposé à la pluie ou à une atmosphère très humide va se dégrad­er BEAUCOUP plus vite que prévu. Pour des applications en environnements secs, c’est parfait. Pour des produits qui voyagent par tous les temps, c’est plus compliqué.

Durée de conservation limitée. Un emballage mycélién a une durée de vie de quelques mois à température ambiante avant de commencer à se dégrad­er naturellement. C’est un avantage pour la fin de vie, mais un inconvenient pour le stockage longue durée. Il faut le produire assez proche du moment où il sera utilisé.

**Coût de production encore élevé.** À ce jour, produire des emballages mycéliens coûte généralement plus cher que produire du polystyrène ou du plastique conventionnel. C’est en partie parce que le processus n’est pas encore pleinement optimisé à l’échelle industrielle, et parce que les volumes de production sont encore modestes. Mais les prix baissent progressivement à mesure que les volumes augmentent.

**Variabilité biologique.** Chaque lot de production mycélién est légèrement différent. Le substrat, la température, l’humidité, la souche de champignon utilisée: tout cela influence les propriétés finales du matériau. Avec un processus industriel classique, tu obtiens une uniformité quasi parfaite. Avec le mycélium, il y a une variabilité naturelle à gérer. Ce n’est pas un defaut, c’est une caractéristique. Mais ça peut rebuter des industriels habitués à une standardisation totale.

**Légèreté vs rigidité.** Les composites mycéliens actuels sont excellents pour l’absorption de chocs mais moins bons pour la rigidité structurelle. Pour remplacer du plastique rigide, contenants rigides, il faut encore des recherches. Plusieurs équipes travaillent sur ce point.

## La recherche avance, et vite

Malgré ces limites, la recherche avance à une vitesse impressionnable. Et ce n’est qu’au début.

Des équipes de l’**Université de Stony Brook** aux États-Unis travaillent sur des composites mycéliens renforcés avec des nanofibres de cellulose pour améliorer la rigidité. L’objectif: créer des matériaux qui pourraient un jour remplacer le plastique rigide dans des applications automobiles ou de construction.

En 2023, des chercheurs de l’**Institut de technologie de Karlsruhe** en Allemagne ont développé un procédé permettant de produire des briques de construction à base de mycélium avec une résistance à la compression comparable à celle du béton léger. On parle ici de remplacer des matériaux de construction énergivores par des dalles “vivantes”.

L’équipe de **Biohm** au Royaume-Uni développe des panneaux isolants mycéliens pour le bâtiment, alliant propriétés isolantes remarquables et impact carbone négatif: le champignon en croissance capture du CO2, et le matériau final stocke ce carbone de manière permanente.

Aux Pays-Bas, **Circular Materials** travaille sur des substrats mycéliens issus de déchets de l’industrie horticole néerlandaise (un secteur qui produit des millions de tonnes de déchets verts chaque année), créant ainsi un boucle encore plus fermée.

Et au niveau des souches de champignons, des programmes de selection génétique (pas d’OGM au sens classique, mais de la sélection classique assistée par marqueurs) permettent de développer des variétés de mycélium produisant des matériaux encore plus denses, plus rigides, plus résistance à l’humidité.

On est loin du “gadget de hipster”. On est en train de construire une industrie.

## Et en France? On en est où?

La France n’est pas en reste. **Algoko**, start-up basée à Lyon, développe des matériaux d’emballage à base de mycélium depuis 2021, avec un focus particulier sur les applications alimentaires (barquettes pour les fruits et légumes, supports pour les produits frais).

**Mycoforest**,issue du laboratoire de mycologie de l’Université de Lorraine, travaille sur des applications de spécialité: filtration d’eau, dépollution de sols, et yes, matériaux composites pour l’emballage.

Du côté des institutionnels, l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) a financé plusieurs programmes de recherche sur les matériaux mycéliens depuis 2020, et les premiers soutiens à l’industrialisation commencent à tomber.

Il y a aussi un intérêt croissant des grandes surfaces françaises. Leclerc, Carrefour et Auchan explorent des tests d’emballages mycéliens pour certains produits en circuit court. L’idée: le produit que tu achètes chez le producteur local est emballé dans un matériau qui vient… du champignon qui poussait sur les restes de la récolte précédente. L’économie circulaire dans ton caddie.

## Le mot de la fin

Tu vois, ce qui me passionne dans cette histoire de mycélium, c’est qu’elle illustre parfaitement un changement de paradigme. Pendant des siècles, on a considéré la nature comme un reservoir de ressources à exploiter. On arrachait, on extrayait, on transformait, on jetait. Le modèle linéaire par excellence.

Et là, on découvre qu’en fait, si on demandait à la nature comment elle faisait pour emballer, protéger, isoler, Recycler, elle avait déjà la réponse. Depuis des millions d’années. Il suffisait de regarder, d’écouter, et de demander poliment: “Dis-moi, stp, tu pourrais m’aider avec mon problème d’emballage?”

Le champignon, lui, il n’a pas besoin qu’on lui explique le problème. Il fait juste ce qu’il sait faire depuis toujours: pousser, lier, décomposer, recycler. En nous inspirant de lui, on ne reproduit pas la nature: on collabore avec elle. Et pour la première fois depuis longtemps, cette collaboration donne des résultats qui sont en même temps meilleurs pour la planète ET économiques.

Le plastique nous a rendu un sacré service pendant un siècle: il a été bon marché, léger, pratique. On ne va pas lui retirer ça. Mais on peut lui dire: “Merci pour tout, mais on a trouvé mieux. Plus intelligent, plus propre, et qui ne vient pas du pétrole. C’est la nature qui nous le dit, et cette fois-ci, on écoute.”

Le mycélium contre les plastiques, ce n’est pas un combat de David contre Goliath où David va gagner à la loy­ale. C’est plus subtil que ça. C’est un Goliath qui réalise qu’il a tout intérêt à devenir plus intelligent, plus léger, plus propre. Et le Mycélium, lui, il attend patiemment dans son substrat, sans blocker personne, en tissant silencieusement le réseau du monde de demain.

Et honnêtement? Ça fait quand même drôlement plaisir de voir que parfois, les meilleures innovations ne viennent pas d’un labo de Google, mais d’un champignon dans un coin de forêt.

Passe une excellente journée et n’hésitez pas à commenter ou partager, cela me motive dans mon travail, et si tu souhaites devenir contributeur, tu peux aider en faisant un don au site ici.
Sat Chit

🐙 Article publié dans le cadre de la Revue Feel Good quotidiennes de Lumière sur Gaia.

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